« TÉKLÉ BIA » OU « LE TABOURET DE LA PROSTITUÉE »

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Chez le Baoulé, bia signifie siège, tabouret, chaise, trône. Mais bia n’est qu’une appellation générale. En réalité, chaque type de siège possède une dénomination particulière selon sa spécificité: klangba, kannannglan, katakla, janda, ajannan, kpↄkpↄ, cisanun, kɛtɛklɛ, kpɛnngɛn, akuayialanga. Tous ces vocables expriment donc une même réalité mais avec des nuances. Ainsi donc:

– le klangba est un siège à dossier incliné long et étroit, fait d’une branche ou d’une racine à trois ramifications et d’une planche attachée entre deux des pieds. Des synonymes du mot sont: akuayialanga, kpɛnngɛn et katakla qu’on appelle aussi yasua bia.

– le kɛtɛklɛ est une chaise basse à dossier arrondi. On l’appelle aussi janda, kannannglan.

– le kpↄkpↄ est une chaise longue en bambou. 

l’ajannan (aja = pied + nnan = quatre) est une chaise à quatre pieds sculptés. (J. Tymian, J. Kouadio N’Guessan, J.-N. Loukou, Dictionnaire Baoulé-Français, 2003). Elle peut être en bois ou en fer.

– le cisanun (cisa = s’adosser + nun = dedans) est une chaise avec dossier.

– etc.

BIA ET BIA

Dans la société baoulé, il existe donc le yasua bia, pour désigner un type de siège exclusivement réservé aux hommes. Et le bla bia, qui désigne le tabouret, c’est-à-dire le siège réservé aux femmes; par ailleurs connu sous le mélodieux nom de téklé bia. Mais pourquoi téklé bia qui signifie littéralement le tabouret de la prostituée (l’image en une de l’article)?

Le yasua bia relève du pouvoir, de l’autorité puisque chez le Baoulé, l’homme est l’incarnation de cette autorité. Il ne peut être utilisé par n’importe qui et n’importe où. En outre, le yasua bia étant exclusivement réservé à l’homme, les femmes et les enfants n’y ont pas droit. En revanche, le bla bia peut être utilisé partout et par n’importe quelle personne: femmes, enfants, étrangers, hommes. Même quand un vieillard ne tient plus sur ses pieds et qu’il doit prendre son bain, on le fait asseoir sur le bla bia, jamais le yasua bia. Le téklé bia apparaît donc comme un siège passe-partout, une première allusion, subjective, à la prostitution.

« TÉKLÉJAMA » OU « LES ORTEILS DE LA PROSTITUÉE » (1ère Partie)

Mais cette référence à la prostitution remonte à la période coloniale, vers la fin des années 1940, et a aussi une base objective. La Côte d’Ivoire connaissait déjà  le phénomène de la prostitution à cette époque. Et les prostituées venues du Ghana voisin, pour la plupart, avaient une manière toute particulière de mener cette activité. Selon une étude réalisée par Jean Rouch et Edmond Bernus (1957) sur les problèmes de migration en basse Côte d’Ivoire, « la doyenne des toutous ghanéennes est arrivée en terre d’Eburnie en 1949 ». Le terme « toutou » (ou plutôt « two-two ») n’est pas le fruit du hasard. En effet, « leur nom, qui est le même au Ghana, viendrait de two-two (2 shillings, 2 shillings), car la caractéristique principale des toutous est d’avoir un tarif fixe et connu de tout le monde » (Rouch et Bernus, 1957).

À cette époque, les prostituées ghanéennes s’invitaient sur le territoire ivoirien pour faire fortune et retourner chez elles. La même étude a montré qu’un certain nombre de ces « twotwo » avaient commencé le métier au Ghana avant de venir s’établir en Côte d’Ivoire. Compte tenu de leur origine ghanéenne, les Baoulé avaient sans doute connaissance du mot « twotwo », même s’ils désignaient aussi la prostituée par d’autres vocables tels que blↄde ou biansa. Le terme téklé viendra plus tard.

tekle bia

Pour ces prostituées ghanéennes dont 60% étaient des femmes jeunes, entre 20 et 30 ans, le tabouret (bla bia) était un instrument privilégié. Elles s’y asseyaient devant leur porte pour attendre les clients. Petit et léger, il est en effet plus facile à manier et à déplacer. Une fois qu’un client arrive, elle le soulève et le dépose quelque part pour s’occuper de ce dernier. Quand elle a terminé la séance de jambes en l’air, elle reprend le tabouret et revient s’asseoir à sa place initiale, devant sa porte.

D’où cette identification, en pays baoulé, du tabouret à la prostituée, appellation consacrée par l’expression téklé bia. L’image que le Baoulé associe à ce siège est aussi par conséquent cette utilisation légère qui en est faite. Il rentre partout (au salon, dans la cour, dans la cuisine, dans la douche, etc. ) et peut être utilisé par n’importe qui, un peu comme ces clients de la prostituée. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’un adage baoulé dit « Wa fè kè tutu sↄwa » (Il/Elle est fatigué(e) comme les cuisses d’une prostituée). On se comprend très bien.

Par Dr. YAPI Michel

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