SUR LES TRACES D’UN VIEUX MOT NOUCHI: LA «GO»

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Les mots naissent presque toujours sans père, ou sans père connu. Alors tout le monde les adopte et les nourrit. Certains les traitent comme des rois, d’autres les maltraitent comme des proies. Une part importante du lexique nouchi en Côte d’Ivoire est ainsi composée de termes d’origine inconnue. Cela dit, on peut ne pas savoir qui a créé un mot mais connaître néanmoins son origine. Allons donc à la recherche de l’origine d’un vieux mot nouchi: la «go».

En nouchi et en français populaire ivoirien, «go» est d’abord utilisé comme antonyme (contraire) de «gars». Un «gars» étant un «garçon» ou un «homme» en langage français familier, une «go» est donc une «fille», une «femme». La «go» a ensuite et surtout le sens de partenaire sexuelle, tout comme également, dans ce rapport, son contraire «gars». Le gars d’une fille est celui avec qui elle sort; la «go» d’un garçon est celle avec qui il sort.

Mais pourquoi ce monosyllabique «go» pour désigner en nouchi une fille ou la petite amie? Peut-être d’abord par simple question de sonorité. Si ce n’est pas «GA» c’est «GO», « A » et « O » étant les deux voyelles ouvertes qui font conserver à la consonne « G » le son /g/ lorsqu’elles la suivent directement. Il se pourrait cependant que ce ne soit pas qu’une question de son mais aussi de sens. En la matière, puisque les nouchiphones sont passés maîtres dans l’art d’emprunter des mots à d’autres langues pour leur faire dire ce qu’ils n’ont pas l’habitude de signifier, ce terme «go» ne serait-il pas un emprunt parmi tant d’autres dans le lexique nouchi? Si c’était le cas, de quelle langue provient-il? A-t-il conservé ou non sa forme ou sens originels?

Autant d’interrogations auxquelles on est obligé de répondre en procédant par élimination. Il convient alors de commencer par les langues les plus pourvoyeuses de mots à l’argot ivoirien.

GO OK

– L’anglais «to go» ou«girl»?

Le verbe anglais «to go» (aller) peut être sémantiquement lié au nouchi  «go» par l’idée que la fille ou la femme est celle qui est appelée, chez nous en Côte d’Ivoire tout au moins, à «aller» rejoindre son homme, son mari. Mais ce serait surtout le garçon qui prend une fille pour «go» (partir) avec elle sans avoir accompli les formalités d’usage en la matière (kôkô, dot), car il colle au mot «go», depuis toujours, l’image d’une relation amoureuse informelle et pas très sérieuse. À moins qu’il ne s’agisse d’une évolution du substantif «girl» qui aurait ainsi changé de morphologie en nouchi tout en conservant son sens originel, à savoir «fille» en anglais.

– Du dioula ou du baoulé?

Au niveau local, le dioula et le baoulé sont les plus gros fournisseurs de mots au nouchi. Mais nos échanges avec des natifs de ces deux langues n’ont rien donné quant à d’éventuelles traces du mot «go» dans leurs parlers. Pour le dioula en particulier, il semble que la lettre « G » en position initiale est toujours associée à la consonne « B » pour faire « GB » comme dans «gban» (gombo), «gbata» (apatam), «gbê» (blanc, clair, chasser) ou «gbissi» (frapper). D’où l’improbabilité que le monosyllabique «go» y corresponde à un mot.

– Le gouro «go»?

En gouro, en revanche, le substantif «go» signifie «maïs». Quel rapport avec le nouchi «go»? Le maïs se mange comme on «mange» la femme dans plusieurs de nos langues locales dont les locuteurs utilisent exactement le même verbe pour dire «manger» et «faire l’amour avec». Mais dans ces mêmes langues, l’homme est aussi «mangé» par la femme, ce qui disqualifie le substantif gouro puisqu’il n’y a pas que la femme qui se fait manger pendant l’acte sexuel. C’est même apparemment plutôt elle qui mange vraiment dans cette affaire, suivez mon regard…

– Le bété «go» ou«goa»?

En bété, «go» ou «goa» (pluriel «gou») signifie «cul, fesses». Nous l’avons su en interrogeant un Bété de Soubré et une Bété de Guiberoua. On dit des Bété qu’ils aiment dire la vérité; la vérité vient peut-être de chez eux sur l’origine du nouchi «go». On me dira, mais les hommes ont aussi des fesses! Certes, mais c’est surtout chez les filles et les femmes, en Côte d’Ivoire et en Afrique en général, que cette partie du corps est appréciée et valorisée. On attribue à la comédienne ivoirienne Adrienne Koutouan ces propos selon lesquels les femmes font beaucoup d’efforts pour se rendre belles en se maquillant, mais dès qu’elles sortent, ce sont leurs fesses qui attirent tous les regards. Ça se passe de commentaires.

Le vieux mot nouchi «la go» serait donc peut-être le fait d’une synecdoque, cette figure de rhétorique qui consiste à prendre le plus pour le moins, la partie pour le tout ou inversement. Ici, en l’occurrence, c’est la partie «go» («cul, fesses» en bété) qui serait prise pour le tout «fille, femme» afin d’identifier la femme par ce qu’elle a de plus sensuelle et de plus électrique sur son corps.

Que retenir de cette randonnée linguistique sur les traces de la «go» nouchi? Si le mystère sur son origine reste entier, nous savons au moins désormais dans quelles directions chercher à la lumière de tout ce qui précède. Le débat est donc ouvert car notre intention n’a jamais été de le fermer mais bien de l’ouvir. Alors à vos plumes!

Par Dr. DJANDUÉ Bi Drombé

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