SOUVENIRS SOUVENIRS : L’ÉLÈVE QUE JE FUS (1984-1997)

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Sur l’axe Yamoussoukro-Sinfra, presqu’à équidistance des deux villes, se trouve la sous-préfecture de Kononfla, dans le Département de Sinfra. J’y suis né, y ai grandi et y ai fait tout mon cursus primaire. C’est mon village. Du temps où j’étais enfant, et jusqu’à son érection en sous-préfecture en 2001, on l’appelait Konéfla, ce qui créait la confusion avec un autre village gouro du même nom dans la région de Bouaflé. En adoptant officiellement le nom originel, on faisait donc d’une pierre deux coups. Konéfla, actuel Kononfla, appartenait alors administrativement à la sous-préfecture de Sinfra, entendez Sianfla, « le village des nasses ». Sinfra c’est aussi par conséquent un peu chez moi.

MARAHOUE

Admis à l’examen d’entrée en 6ème en 1990, je fus orienté au Collège d’Enseignement Général (CEG) de Sinfra qui, ouvert pendant l’année 1976-1977, avait à peu près le même âge que moi. Finie l’école primaire après un parcours mi-figue mi-raisin. À l’EPP Konéfla II depuis la rentrée scolaire 1984-1985, j’avais été capable du pire comme du meilleur. Même s’il m’était plus souvent arrivé d’être parmi les meilleurs, je me souviens avoir une fois magistralement dérapé en classe de CE2 : 24ème sur je ne sais plus combien d’élèves. Je dus habilement imiter la signature de papa pour lui éviter la joie de partager cette performance scolaire. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, voyez-vous !

En revanche, mon étoile avait particulièrement brillé au CM1 avant de s’étioler brusquement dans une classe de CM2 où régnaient des « Tomes » (élèves plusieurs fois redoublants), dont certains rivalisaient quasiment d’expérience avec monsieur Boniface notre instituteur, par ailleurs directeur de l’école. Je dois peut-être mon salut aux nombreuses grèves de 1990 qui avaient tellement perturbé les cours qu’on nous avait donné des sujets très abordables à l’examen d’entrée en 6ème. La grande Histoire donne parfois un coup de pouce à nos histoires personnelles.

NI D’HIER NI D’AUJOURD’HUI : LA GENERATION D’ENTRE DEUX MIELS

C’était à une époque où la chicotte avait encore droit de cité dans les classes. Après chaque congé, chacun luttait pour ne pas être le premier à y goûter. J’avais souvent relevé ce défi sans trop forcer, mais j’eus mes jours difficiles à l’école primaire. Lorsque nous arrivions au CE1, le maître qui tenait cette classe était le pire « chicoteur » de tous. “Heureusement” pour nous, après quelques jours de cours, il perdit la vie dans un accident tragique et fut remplacé par une femme. Celle-ci aménagea dans la maison qu’il occupait au quartier des maîtres. Une nuit, et ce n’est pas une blague, le revenant du défunt vint se battre avec la pauvre institutrice. Elle quitta donc la maison hantée.

Nous allions souvent puiser de l’eau pour madame Hélène. Sa nouvelle maison était à côté de l’école. C’était une très belle femme que j’appréciais beaucoup et qui me le rendait bien. J’étais l’un de ses meilleurs élèves, chargé notamment de tracer le terrain chaque fois qu’il y avait APE (Activités Pratiques Éducatives). Un jour elle m’appela et me fit de la main un signe que j’interprétai comme « Va sonner » plutôt que « Va tracer ». Je sortis à vive allure, aux environs de 11h, pour aller sonner la grosse cloche accrochée à un arbre au milieu de la cour de l’école. En revenant, je voyais tous les maîtres devant leur classe me regarder, surpris qu’ils étaient d’entendre la sonnerie à une heure si indue. Y compris ma maîtresse. Lorsque je fus à portée de ses mains, elle me chicota avec un soin si particulier que c’est l’un des rares moments de mon passage au CE1 que je n’ai jamais oublié.

Je me souviens aussi de deux moments douloureux au CE2. Aussi bien à l’EPP Konéfla I qu’à l’EPP Konéfla II (désormais Kononfla I & II), la classe de CE2 avait la particularité d’être construite en bois et isolée, par conséquent, des blocs de bâtiments en béton abritant les autres classes.

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Notre maître se surnommait « Danger ». On disait de lui qu’il pratiquait le karaté même si, pour ce que nous voyions, il levait plus souvent le coude que le pied. Nous ayant surpris un jour mon ami Adama Coulibaly et moi en train de nous disputer, il nous fit venir devant toute la classe pour nous battre. En moins d’une minute, Adama, qui était pourtant plus petit que moi, m’étendit de tout mon long. « Oh honte ! », aurait crié madame Simone Gbagbo si elle avait été présente. À moins de me tromper, Adama et moi sommes, de tous ceux qui avions commencé ensemble au CP1, les deux à être arrivés jusqu’au doctorat, lui en Droit humanitaire et moi en Espagnol, après un parcours sans faute en ce qui me concerne. Plus que de simples amis, nous sommes aujourd’hui des frères. Peut-être ce combat « épique » nous avait-il ouvert aussi le chemin. La vie!

Ce fut aussi peut-être l’année où je reçus un coup violent sur l’œil gauche ou droit pendant que je balayais ma portion une après-midi. J’en porte encore les séquelles. Koffi Koffi poursuivait un autre élève. Comme il ne parvenait pas à le rattraper, il lança dans sa direction un fruit vert qui, ayant raté sa cible, atterrit de toute sa force sur mon œil. Oh douleur ! J’aurai l’œil enflé et ensanglanté pendant des semaines. Ses parents n’eurent que le mot « pardon » pour me soigner. Ma mère a dû se débrouiller pour sauver ma vue et ma vie. Je vous fais l’économie de cette autre journée noire que je connus en classe de CM1. Lâché ce jour-là par les dieux de la conjugaison, chaque fois qu’on levait les ardoises, la chicotte me tombait dessus comme une pluie d’eau bouillante. Le bon vieux temps…, malgré tout !

Je fais partie de ces personnes qui ont la chance d’avoir toujours de la chance. Quand j’arrive en 6ème au CEG de Chicago, pardon de Sinfra, mon grand-frère, l’actuel professeur Diandué Bi Kacou Parfait, y était depuis trois ans déjà et passait donc en 3ème. En fait, dans ces années 1990, les jeunes avaient surnommé la petite ville de Sinfra Chicago ; ne me demandez pas pourquoi. La toute première fois, je fis le voyage avec mes parents. Il fallait me trouver un tuteur ! Ce ne fut pas facile. Heureusement. Parce que, Dieu faisant bien les choses, je finis par être accueilli dans la même famille que mon grand-frère, celle de monsieur Massé Bamba, un chauffeur de camion-citerne. Que lui et les siens trouvent dans ces lignes un hommage à la hauteur de cette légendaire hospitalité. Pour ma première année de collège, Parfait fut donc mon guide et mon coach.

Cette année-là, admis à l’examen du BEPC (Brevet d’Étude du Premier Cycle), il sera orienté à Bouaflé pour le second cycle. C’est sous mes yeux que le Collège d’Enseignement Général commença à se doter du second cycle pour devenir d’abord le Lycée Moderne de Sinfra puis, en 1997, sous le proviseur Gooré Bi en veste sur l’une des photos, le Lycée Moderne Henri Konan Bédié à l’époque où Pierre Kipré était ministre de l’Éducation nationale (1993-1999).

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L’année suivante, j’allais être seul à Sinfra ; je pleurai des cordes en quittant le village après les vacances scolaires. Pour moi qui avais grandi « collé » à ma mère et à la maison, la séparation ne pouvait qu’être difficile ; mais il fallait bien partir. Je retournai donc malgré tout à Sinfra pour affronter « seul » mon destin.

Mon parcours fut cependant exemplaire. Et ce n’est pas par hasard car je fus un élève précocement consciencieux. Je ne fis pratiquement jamais de crise d’adolescence. À moins d’avoir vécu intérieurement cette étape de la vie, moi qui n’aimais pas beaucoup déranger les autres, à commencer par ma mère.

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Elle en faisait déjà trop pour l’obliger en plus à gérer une crise de croissance. C’était sans doute aussi parce que j’étais trop timide, si timide que je n’eus aucune petite amie au lycée, même s’il m’arriva d’y tomber follement amoureux. À quelque chose malheur est bon ; la difficulté d’extérioriser mes sentiments m’avait plongé corps et âme dans les études, de jour comme de nuit. Mais aussi dans la poésie ; je composai des centaines de poèmes à l’encre d’amour, malheureusement presque tous égarés. Ne sachant faire la cour aux filles, je passais donc le plus clair de mon temps dans mes cours.

En termes de rendement, j’eus une courbe décroissante de la 6ème à la 3ème. Au fur et à mesure que les matières scientifiques gagnaient en importance au niveau des coefficients, je perdais des points. Jusqu’à ce que je finisse par haïr viscéralement les Maths et l’EPS (Éducation Physique et Sportive), le sport et les chiffres n’ayant jamais été mon fort. Ayant passé mon enfance et une bonne partie de mon adolescence entre la maison et le champ avec ma mère, si j’avais beaucoup joué avec ceux de mon âge, c’était surtout aux billes, rarement, voire jamais à ces jeux brutaux à cheval entre palabre et amusement. J’étais très peureux et le peu de courage dont la providence me dota me servait plus souvent à m’enfuir qu’à affronter l’adversité. Je m’identifiai donc très vite aux lettres et je parvins à obtenir le BEPC. Et pas n’importe lequel, car il s’agit de celui de 1994, le bien nommé « BEPC Kipré ».

En effet, en riposte à la dépréciation de la valeur du baccalauréat ivoirien et à l’arrêt de sa reconnaissance internationale, l’équipe du ministre Pierre Kipré avait pris le taureau par les cornes: démantèlement des réseaux d’achat de « faux-diplômes », sécurisation des épreuves d’examen, surveillance policière des centres, en somme tout ce qui pouvait concourir à la réduction drastique des admis au Bac et au BEPC dès l’année scolaire 1993-1994. Le résultat de cette vigilance sans précédent dans l’histoire des examens scolaires en Côte d’Ivoire fut sans appel: 13,5% des candidats obtinrent le « Bac Kipré » et 7,8% des candidats le BEPC (Lanoué, 2004 : 99). Parmi ces 7,8% figurait un certain Djandué Bi Drombé, avec 150 points. Dès lors qu’on m’avait repêché, la pêche était bonne pour moi.

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Comme il ne pouvait en être autrement au regard de « mes exploits » en Maths et en Physiques, je fus orienté en série A dans le même lycée. Désormais dans mon « Ensemble de définition », les trois années scolaires du second cycle furent les meilleurs de tout mon cursus scolaire. Beaucoup de ceux et celles qui se trouvaient au Lycée Moderne de Sinfra de 1994 à 1997 peuvent difficilement ne pas se souvenir de Djandué Bi Drombé, cet élève dont on pouvait voir la tête d’assez loin, mise en relief qu’elle était par la maigreur du reste de son corps.

De la 2de à la Tle, je fus premier de classe à tous les trimestres, premier aussi à chaque trimestre en Espagnol. Les Prix de premier de classe et de promotion m’étaient devenus si familiers que les organisateurs des cérémonies de récompense y inscrivaient peut-être mon nom en début d’année scolaire. Mais mes Prix les plus prestigieux, je les obtins dans le cadre du Concours national d’Espagnol organisé alors chaque année par l’Ambassade d’Espagne en Côte d’Ivoire. Mes deux participations à ce concours furent couronnées de succès, deuxième pour le niveau 1ère en 1996 et premier pour le niveau Tle en 1997.

CONCOURS NATIONAL DESPAGNOL

À l’époque, beaucoup avaient cru que j’étais allé en Espagne. Il n’en fut rien ; voici pourquoi : jusqu’en 1996, le voyage en Espagne était réservé à un lauréat de Tle choisi à l’issue d’une épreuve orale. Je n’étais donc pas concerné. Mais lorsque je remportais à nouveau le concours l’année suivante, l’Ambassade avait décidé que le voyage fût désormais effectué par un lauréat de 1ère, parce que le calendrier gênait l’élève de Tle dans la préparation du Bac. Le sort qui s’était ainsi joué de moi réparera son “tort” douze ans plus tard, et de fort belle manière. Tout ce que Dieu fait est vraiment bon!

Ce fut lors d’une cérémonie de remise des prix du Concours national d’Espagnol, en 1996 à la résidence de l’Ambassadeur, que nous nous vîmes pour la première fois Konan Kouassi Joseph (troisième personne à la gauche de l’Ambassadeur) et moi (deuxième personne à sa droite, le plus haut sur la photo).

photo 1996Nos parents et nos professeurs d’Espagnol nous accompagnaient. Les deux fois où j’y avais été, c’était donc avec monsieur Ouattara Mangouho, cet homme simple qui, en entrant un jour de l’année 1992 dans la classe de 4ème 2, venait, sans le savoir, poser la première pierre de ma carrière, de mon destin. En 3ème et en 2de, j’aurai comme professeur d’Espagnol monsieur Bah Tah, trop tôt parti de ce monde et qui repose en paix. Il revint donc à monsieur Ouattara de terminer ce qu’il avait commencé avec moi, faisant de mes deux dernières années de lycée les meilleurs de tout mon cursus.

Mais, ayant vu flou là où j’avais passé trois ans à voir clair, le brillant élève que j’étais fut repêché au Bac. Quel joli bain d’humilité! À l’université je retrouve Konan Kouassi Joseph et, avec Koffi Konan Hervé qui fut aussi lauréat du Concours national d’Espagnol à une époque, nous formons un bon groupe d’amis. Ce que l’on devient dans la vie dépend des personnes qu’on croise sur son chemin et du type de rapport qu’on entretient avec elles.

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Aujourd’hui docteurs tous les trois, c’est à Hervé et Joseph (à gauche sur la photo) que je dois d’avoir aussi terminé les études en Espagne ; Dieu et les esprits bienheureux passent toujours par des hommes de bonne volonté pour agir dans nos vies. Ma gratitude leur est éternellement acquise.

Juste après le Bac, un gendarme retraité de mon village que j’avais rencontré me conseilla de faire du Droit. Je saurai aussi plus tard que la tante d’un ami cher m’aurait suggéré de passer le concours de l’ENA si elle m’avait vu à cette période. Mais il était trop difficile pour moi de choisir autre chose que l’Espagnol. Je ne pouvais pas trahir une langue qui, en plus de m’avoir elle-même choisi en premier, m’avait apporté autant de chance, avais-je confié à mon frère Adama.

En outre, à quoi auraient servi tous les documents amassés pendant deux ans ? Il y a toujours deux types de bacheliers : ceux qui, ne sachant exactement quoi faire, doivent maintenant chercher leur voie ; et ceux pour qui la voie est déjà toute tracée. Les premiers ont le droit de se tromper, mais pas les seconds. En 1997, je faisais partie de la deuxième catégorie, je ne pouvais donc pas me tromper !

Par DJANDUÉ Bi Drombé

 

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