« SÔLÊTCHI » OU LE POUVOIR DE L’AMOUR EN GOURO

0 26

Get real time updates directly on you device, subscribe now.

Nos langues nous parlent. Mais nous sommes tellement occupés à les parler que nous n’avons pas toujours le temps de les écouter aussi. C’est pourquoi, il y a de cela trois ans bientôt, j’ai entrepris de tendre l’oreille pour écouter la langue gouro me parler.

Ce que je viens d’entendre et de comprendre dans cet exercice d’introspection à la fois forcément psycholinguistique et culturelle, et qui fait l’objet de cette énième publication, c’est le rapport congénital, en gouro, entre les verbes «aimer» et «pourvoir» et les concepts qui s’y rattachent. 

Le verbe «sôtchi» (pouvoir) et le verbe «sôlêtchi» (aimer) partent en effet du même radical «sô». Tant et si bien que quand je dis en gouro «I sô an lê» (Je t’aime), je suis en même temps en train de dire, presque sans jamais y penser, «I sô an gnan» (Tu m’as vaincu/e).

Le cœur, on le sait, a ses raisons que la raison ignore. On dit aussi que l’amour est aveugle. L’expression française «avoir un faible pour quelqu’un», qui signifie « avoir un penchant, un goût marqué pour cette personne », rend également compte du pouvoir, de séduction tout au moins, qu’exerce l’être aimé sur l’être qui aime.

Dans l’opinion publique ivoirienne, les Gouro passent pour être très actifs en matière d’amour et de sexe. Le stéréotype leur colle à la peau. Peut-être faut-il en trouver une infime partie du pourquoi dans ce que signifie profondément «aimer» («sôlêtchi») dans leur langue et qui, sans qu’ils en soient pleinement conscients, les conditionne d’une certaine façon. Car il faut le savoir, les langues que nous parlons nous façonnent aussi et, comme j’aime à le répéter, une langue est un comportement.

Quoique ce pouvoir de l’amour s’exprime dans toutes les relations humaines (entre parents et enfants, entre amis, etc.), c’est sans doute dans sa dimension érotique qu’il donne toute la mesure de ses effets, cette dimension qui est d’ailleurs, et justement pour cette raison, la plus mise en avant chaque fois qu’on chante l’amour.

Dans ce domaine en particulier, les termes gouro «an zran» (mon mari) et «an nan» (ma femme) semblent bien refléter, quand on les analyse en profondeur, le pouvoir de l’amour tel qu’exprimé dans notre «I sô an lê»/«I sô an gnan». Comme je l’ai dit ailleurs, en effet, «an zran» veut dire littéralement «je suis à terre» et «an nan» (ellipse de «an nan man wi») «ce qui me coûte très cher».

Sans doute, le fait que la femme gouro mariée suppose « être à terre » en disant «an zran» (mon mari) est la plus belle matérialisation symbolique de ce pouvoir que l’amour est capable d’exercer sur la personne amoureuse. Mais l’homme n’est pas en reste, il y a dans son « an nan » (ma femme) l’expression d’un être dont la vie n’a désormais de sens et de consistance qu’au côté de celle qui l’a vaincu par sa séduction et ses armes de femme.

 Par Dr. DJANDUÉ Bi Drombé

Comments
Loading...
%d blogueurs aiment cette page :