PENSÉES, PAROLES ET MALÉDICTIONS : LES PRISONNIERS DES PAROLES NÉGATIVES

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La pensée et la parole sont deux éléments qui influencent la vie des hommes qui utilisent le langage dans le bon comme dans le mauvais sens. En effet, nous sommes ce que nous pensons et ce que véhicule notre langue.Tout ce que nous sommes, résulte de nos pensées et de nos paroles. Avec nos pensées et nos paroles, nous bâtissons notre monde et avec nos mêmes pensées et paroles, nous détruisons notre monde. Notre vie est le reflet de nos pensées et de nos paroles qui agissent comme un aimant pour atteindre un but, celui que nous aurons pensé et exprimé.

Quand elles sont mal utilisées, les paroles nous enchaînent comme les prisonniers de l’île de Gorée et nous plaquent au sol comme un prisonnier immobilisé par les forces de l’ordre. A ce niveau, soit la Providence divine, par pure grâce, vient briser les chaines qui nous tiennent et nous libère en nous faisant prendre conscience que nous sommes sur la mauvaise, soit notre ignorance nous condamne à jamais en nous faisant entrer par la porte de Ouidah , la porte de non-retour.

De toutes mes conversations avec les habitants de mon village, une chose revient chaque fois: l’évocation des paroles négatives qui font l’éloge des calamités, des malheurs. Un matin, alors que j’échangeais avec monsieur YAO Koffi René, l’un des notables de Nanan ADJE Kouamé II, je remarquai dans son propos, les mêmes paroles négatives. Et pourtant, il fréquente régulièrement l’église catholique du village. Il est donc sensé connaitre les paroles bibliques qui parlent du pouvoir de la parole.

Pour cacher leurs faiblesses, justifier leur paresse et leur misère, les habitants de mon village se croient obligés d’accuser les phénomènes naturels telles que la rareté des pluies, les feux de brousse, comme la cause de leurs souffrances. Il est vrai qu’on ne peut occulter les conséquences de ces phénomènes sur la vie des peuples. Mais je crois que l’être humain a toutes les ressources en lui pour faire face à toutes les situations de ce genre. Cependant, accepter dans la pensée qu’on est incapable d’accomplir une tâche, réduit et même annihile notre capacité à faire sortir de soi, toutes ces potentialités endormies en nous. Quand on en vient à les avouer à travers les paroles, alors nous limitons radicalement nos potentialités.

Les paroles négatives pour attirer la pitié est devenu tout simplement quelque chose de naturel pour les habitants de mon village, une véritable échappatoire. A force de le faire, ils ont fini par intégrer ces choses négatives dans leur vécu quotidien et adapter ce langage à leur vocabulaire pour ainsi se laisser ronger par l’inaction source de leur misère, leur dénuement et leur précarité. J’ai vu le champ de mon oncle qui ne pouvait même pas nourrir dix personnes en un mois. Comment expliquer, en comparaison à certains peuples comme Israël qui vit des conditions climatiques rigoureuses depuis des générations, que notre village qui bénéficie de plus de conditions favorables ploie sous le poids des difficultés sociales ? La réponse se trouve dans l’incapacité de ces populations à aller au-delà des nombreuses potentialités que Dieu leur a données : intelligence, force physique, force de caractère, sagesse, objectivité, etc.

J’ai vu le champ d’igname de mes deux cousins qui ne peut même pas nourrir cinq personnes durant un mois. La plupart des jeunes de mon village sont abonnés au koutoukou et autres boissons frelatées, à la cigarette et à la drogue. Ils passent la majeure partie de leur temps à festoyer. Il est très courant de se réveiller à six heures et trouver des jeunes saoulés. Comment quelqu’un qui se lève le matin et qui se trouve dans un état d’ébriété peut-il nourrir convenablement sa famille? J’utilise deux cas pour illustrer mon propos.

Mon père adoptif, feu KOUASSI Koffi Denos avait l’habitude de me parler d’un concept à lui : la frustration positive. A la question de savoir ce que cela signifiait, tío Dénos, comme je l’appelais affectueusement, me disait ceci : « Tu sais, mon petit, les gens de mon village sont paresseux. Ils sont toujours en train de se tordre de faim, se lamenter et se plaindre de tout : la pluie, le mauvais temps. Et pourtant, ils ont tout pour vivre heureux. Alors voilà ce que j’ai décidé de faire : aller faire un grand champ d’ignames au village, parquer la nourriture et leur en apporter quand ils vont avoir bien faim. Ainsi, ils seront bien frustrés ce qui va fouetter leur orgueil et les amener à se mettre au travail. Ils se diront sûrement qu’ils ne peuvent accepter que quelqu’un qui vit en ville vienne les nourrir dans leur propre village, et ils se remettront à travailler pour mieux se nourrir. Voilà en quelque sorte, ce que tío Dénos appelle la frustration positive« .

Concernant le deuxième cas, lorsque mon frère devait commencer ses activités au village (une plantation d’hévéa, il avait proposé, dans un élan de soutien aux jeunes, de les amener tous à s’orienter vers cette culture. A plusieurs reprises, nous les avons rencontrés et à chaque reprise, leur seule parole : « Nous n’avons pas d’argent ; pour faire de l’hévéa, il faut beaucoup d’argent. »

Pourtant, il ne leur demandait aucune somme. Tout ce qu’il avait proposé, il achèterait lui-même les plants d’hévéa, les acheminerait au village et les mettrait à leur disposition.
Le seul effort qu’ils devaient fournir, c’était juste qu’ils trouvent une parcelle propre où parquer ces plants, les arroser, nettoyer chacun une parcelle et ainsi entamer les champs. Après plusieurs tentatives infructueuses, nous avons abandonné ce projet. Nous avons été déçus d’une jeunesse vaincue par ce qui est convenu d’appeler la parabole de la plainte. Cette jeunesse qui n’a d’autres ambitions que s’enivrer, danser, manger, et s’adonner aux loisirs dans une zone dont la seule activité est l’agriculture continue de se plaindre des mêmes raisons de leur misère après plusieurs décennies.

Au finish, des années après, qu’ont-ils récolté si ce n’est que misère, faim, et souffrance ? De là, vient l’envie de tout brader et s’adonner à des activités génératrices d’argent rapide : drogue, exploitation clandestine d’or, vol. Et pourtant, dans un village voisin, certaines personnes récoltent 3 tonnes de café ou de cacao. Pour en arriver à cette prouesse, se rendre la vie compliquée coûte que coûte, certains facteurs ont été développés et mis en avant. Entretenus et développés depuis, à travers la pensée et ensuite par la parole, la sacralisation de la parole, méconnue ou ignorée revêt tout son sens. Ce long processus passe par certaines étapes que nous verrons par la suite : les thématiques et répertoires utilisés, les interprétations qu’on en fait, la méconnaissance de la parole de Dieu, le conformisme, le manque de vision, l’ignorance de la loi du donner et du recevoir, notre irresponsabilité, l’effet Pygmalion, la loi d’attraction, la parabole de la plainte, la parabole du semeur et des talents, voici le lot de choses méconnues et/ou ignorées qui nous entourent et qui, au lieu de nous amener à tourner sept fois la langue avant de parler, constituent la source de la misère que la majorité des gens vivent.

Par YAPI Michel

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