OÙ EST MON RIZ COUCHÉ ?

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J’ai grandi au village. Comme beaucoup d’Ivoiriens de mon âge. Là-bas, pour les enfants que nous étions, le riz couché était le plus grand des petits déjeuners. Le plus apprécié aussi, du moins au centre-ouest de la Côte d’Ivoire où le riz fait bien partie des habitudes alimentaires de populations autochtones telles que les Bété et les Gouro. Les Bété sont connus pour être les plus culturellement attachés au riz parmi les Ivoiriens. Ils l’appellent « séka » ou « saka ». Le gouro « saa » serait d’ailleurs un emprunt déguisé à la langue du voisin.

Chez ma mère à Kononfla il ne manquait jamais de riz couché. Une année, un jeune homme du village qui avait constaté que « Ka lé saa tchin é yié mal ! » (« Vous avez du riz couché à gogo !»), avait visité notre cuisine la nuit pour se servir frauduleusement. Comme si cela ne suffisait pas, il avait aussi emporté des assiettes de ma mère. Nous les retrouverions devant la cuisine un matin puisque, piqué par on ne sait quelle mouche, Kômon avait ramené les assiettes volées. Peut-être s’en était-il servi juste pour transporter une partie de la nourriture dérobée.

Le riz couché ou « saa tchin », comme on l’appelle en gouro, nous en mangions à toutes les sauces, mais surtout à la sauce graine. Oui, de préférence à la sauce graine!

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Nourri ainsi depuis la tendre enfance, mon organisme s’est fait au riz couché. Aujourd’hui encore je ne me fais pas prier pour redonner à mon palais quarantenaire ce goût intense de riz mort et ressuscité dans une marmite en même temps que la sauce. Mais je dois souvent prier mon épouse pour qu’elle me le prépare tel que je l’aime. Sans doute parce que baoulé d’origine, elle vient d’une aire culturelle où le riz n’est pas traditionnellement très prisé. Ne l’appellent-t-ils pas « ahué » ou « avié », ce qui signifie « c’est fini », allusion faite peut-être à la nourriture quand les réserves d’igname en viennent à s’épuiser.

Mon épouse a en effet tendance à réchauffer le riz et la sauce couchés chacun de son côté et de les servir séparément. Comme le riz « debout » ou nouveau. Chez nous, en principe, tout riz qui n’a pas été mangé la veille retombe automatiquement dans le domaine public pour un nouveau partage.

Si bien que le riz couché authentique est la somme de tous les riz qui ont échappé à l’appétit de la famille. L’union qui fait la force fait aussi la saveur. Tous les petits restes des rations de la veille et le fond de la marmite sont ainsi rassemblés et repréparés dans les restes également réunis des sauces servies ici et là.

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Le résultat final est un « riz au gras » qui ne dit pas son nom. Rougeâtre et d’autant plus succulent quand le riz est suffisamment trempé. Le riz couché, fait selon ces règles simples de l’art culinaire traditionnel, est un bourratif qui fait boire beaucoup d’eau en plus.

Hier au village on m’en donnait sans que je ne demande ; aujourd’hui en ville c’est presque sur commande qu’on me fait le riz couché à l’ancienne, à moins de prendre mes responsabilités et de rentrer dans la cuisine. Point n’est besoin en effet d’être un cordon très bleu pour préparer un riz déjà cuit dans une sauce déjà faite. Et à cuisiner ainsi sans péril, je me moque bien de manger sans gloire.

Par Djandué Bi Drombé

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