«ON SE NONNON-MOUGOU»: LE NOUCHI, LA DROGUE ET LES DROGUÉS

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Selon plusieurs sources, nouchi est un mot soussou qui signifie «drogué». Le Soussou, Sosso ou Sossé est une langue parlée en Guinée Conakry voisine (Famien Konan, Facebook, 2020). Une forte communauté Soussou était implantée à Treichville et à Adjamé dans les années 1970-1980. Pour Abou Karamoko (cité par Perpétue Dah), le mot nouchi renvoie donc au loubard ou au drogué et à son langage

Wikipedia renchérit en ces termes: «Le nouchi est au départ une sorte de créole de français et de mots tirés de langues locales, utilisé essentiellement par les jeunes Soussous, originaires de Guinée, qui vivaient dans les quartiers défavorisés d’Abidjan, ainsi que par les membres de gangs.  Par la suite, le nouchi va s’ivoiriser et s’enrichir de mots empruntés aux différentes langues ivoiriennes et d’autres vocables inventés.»

Ainsi donc, le nom de notre célèbre argot national serait un terme étranger. Voici peut-être pourquoi le nouchi a cette tendance naturelle à intégrer dans son lexique perméable des emprunts en provenance de langues étrangères. Cela en fait aussi la marque déposée de notre légendaire hospitalité, celle d’une Côte d’Ivoire au cœur et aux bras ouverts à tous les peuples d’Afrique et du monde, tout comme celle de notre brassage réussi dans un pays multi-ethnique et multi-culturel.

Mais d’autres sources y voient plutôt un mot composé bambara, malinké ou dioula formé de «nou» (nez) et «chi» (poils). Nouchi voudrait donc dire «les poils du nez», ce qui renvoie également à la moustache par laquelle les jeunes des quartiers populaires s’identifiaient aux antihéros des films western (chefs bandits) portant souvent une moustache rebelle (Perpétue Dah). Le Soussou et le Malinké se rejoignent-ils dans cette hypothèse? Les sachants le diront.

Cependant, quelle que soit la réponse à cette interrogation, il est possible d’établir un lien entre «le drogué» et «les poils du nez». En effet, le «sniff» est l’un des modes de consommation les plus courants de la drogue. La drogue en poudre est alors aspirée par le nez à l’aide d’une paille, ce qui entraîne souvent l’irritation des muqueuses nasales, entre autres conséquences.

Par ailleurs, pour ceux qui ont une moustache ou le nez touffu, les poils s’en trouvent affectés, ne serait-ce que par l’altération progressive de leur couleur. L’expression nouchi «se nonnon-mougou» témoigne éloquemment de ce que le «sniff» était une pratique habituelle chez les drogués en Côte d’Ivoire. Littéralement, «nonnon» signifie «lait» et «mougou» «poudre». De par sa couleur blanche, on compare ainsi la poudre de drogue au lait en poudre dans un argot créé d’abord et avant tout comme un code entre les membres de la pègre pour se protéger des pouvoirs publics.

Aujourd’hui, perdant en partie sa fonction cryptique d’hier, le nouchi est sorti de la pègre pour devenir le langage d’une jeunesse ivoirienne qui se l’est approprié au point d’en faire un élément constitutif de son identité linguistique culturelle au 21ème siècle. Si c’était vraiment une langue des drogués au départ, comme tout porte à le croire, alors d’une certaine façon, nous sommes maintenant très nombreux à nous nonnon-mougou dans ce pays.

Par Dr. Paul-Bathesty DROMBÉ

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