NOUVELLE NAISSANCE EN VUE (3ème Partie)

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5. Considérez-vous le travail et la pensée d’ANTA DIOP comme bien compris et bien enseignés populairement aujourd’hui ?

Cette pensée connaît de nos jours un incroyable succès. Évidemment, il y a des réticences dues pour la plupart du temps à sa méconnaissance. Les critiques de sa pensée sont plus émotionnels que scientifiques.

Notre département de philosophie a compris, depuis les années 90, qu’il fallait intégrer dans son curricula ses théories. Ainsi, à partir de 1995, des études africaines vont faire leur apparition dans les enseignements. Cheikh ANTA DIOP  est inscrit au programme dans la foulée. En 2003, moi-même je soutiens une thèse d’État qui met Nietzsche et Cheikh ANTA DIOP en perspectives, à travers la notion d’origine. Le 1er mémoire de maîtrise en philosophie sur Cheikh ANTA DIOP est soutenu en 1999. En octobre 2010, sous ma direction scientifique, M. Asseu MAFA a présenté et soutenu la première thèse de doctorat de philosophie sur Cheikh ANTA DIOP. Le sujet était : « LA PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE ET L’HERMENEUTIQUE DE LA RENAISSANCE AFRICAINE CHEZ CHEIKH ANTA DIOP ». La thèse, aborde une question qui, en ses différentes articulations porte le souci de la philosophie de l’histoire, de l’herméneutique et de la Renaissance africaine.

NOUVELLE NAISSANCE EN VUE (2ème Partie)

Après M. Asseu MAFA, M. Yao KOUADIO a présenté et soutenu également une thèse de doctorat sur le thème : « CHEIKH ANTA DIOP ET HEGEL : L’AFRIQUE COMME SUJET HISTORIQUE ». Sa thèse est que les écrits de Cheikh ANTA DIOP permettent de rendre compte d’une philosophie de l’histoire constitutive d’une rationalité propre basée sur une philosophie autocentrée. HEGEL et Cheikh ANTA DIOP empruntent un cheminement formel identique et une conceptualisation semblable qui les font aboutir à des idées formellement communes. Là où HEGEL expose sa théorie de l’Européocentricité, Cheikh ANTA DIOP propose l’Afrocentricité.

La Négritude permet de brandir cette couleur qu’on reproche aux Noirs et de dire qu’elle n’enlève rien à l’humanité du porteur

6. La négritude relève-elle aussi de cette renaissance… (africaine) ?

Un aspect de la Négritude oui. Tout le monde connait les misères que Senghor a faites à Cheikh ANTA DIOP durant sa carrière politique. On connait aussi l’admiration de Césaire pour les idées de Cheikh ANTA DIOP. Avec le temps, je sais que je vais choquer pas mal d’admirateurs de Cheikh ANTA DIOP, avec le temps, dis-je, je perçois cette jointure : la Négritude et les pensées de DIOP se rejoignent dans l’idée que la culture est la condition du développement. Mais surtout une certaine culture vécue sous le mode de la confiance en soi et de la certitude de contribuer à la création du monde. Sous ces angles, je peux trouver des territoires d’échanges et de communications. Pour mieux me faire comprendre, je vais rappeler les traits essentiels de la Négritude.

Pour la Négritude, là où l’individu est humilié, la société ne peut se développer car les énergies collectives se dissolvent dans l’inaction du pessimisme. Lorsque l’individu n’a pas le sentiment d’appartenir à l’humanité, il a du mal à se réaliser et à pousser sa société vers les cimes créatrices.

La Négritude permet de brandir cette couleur qu’on reproche aux Noirs et de dire qu’elle n’enlève rien à l’humanité du porteur. En somme, elle crée le choc d’une prise de conscience et la nécessité de prendre en charge le destin de son peuple pour affronter les préoccupations et les réalités présentes. Elle n’est nullement un retour au passé, un repli sur soi. C’est au contraire la réflexion sur soi-même pour tirer du passé toutes les forces encore endormies et bâtir un univers meilleur allant dans le sens de la modernité, du développement économique et social. Elle n’est pas non plus un rejet de la technologie au nom d’une fausse authenticité : elle exige la maîtrise des sciences et des technologies. L’idéologie de la négritude lance un appel au ressourcement, à l’enracinement dans les valeurs négro-africaines, et surtout un appel à la connaissance.

7. C’est quoi le Muntu ? Pourquoi est-il/elle en crise ? Et que se passera-t-il après la crise (d’ailleurs quand s’autorisera-t-on a penser que la crise est désormais derrière nous) ?

EBOUSSOU

EBOUSSI BOULAGA qui fut mon professeur à Abidjan, dans les années 80, a popularisé le terme de Muntu. Le Muntu, dans la langue bantoue de l’Afrique centrale veut dire l’homme accompli ou l’humanité dans ce qu’elle a de positif. Cet homme essentiel doit s’affirmer contre tout ce qui conteste son humanité et la met en péril. Cela n’est possible que dans une évaluation critique des discours de dénigrement et d’infériorisation.

Il existe effectivement une crise de notre humanité, de notre rapport à notre histoire, à nos traditions, et à notre être-même. N’oublions pas tous ces discours de disqualification nourris à la fois de scientificité et de préjugés, prolongements de la négrophobie. Tous ces discours ou, pour parler comme Cheikh ANTA DIOP, justement dans le même texte de la renaissance africaine, toutes ces croyances sordides qu’on a méthodiquement infusées dans l’esprit de l’Africain, ont contribué à lui faire douter de son appartenance à l’espèce humaine.  Je dois certaines de mes analyses aux travaux de V-Y MUDIMBE, de William B. COHEN, de Stephen J. GOULD, etc. Traités tantôt d’attardés (par Albert Sarraut, ancien secrétaire d’État aux colonies en 1920, dans son livre Grandeur et servitude coloniales, réédité par L’Harmattan) tantôt de derniers des primates, nous avons vécu avec cette dépréciation de soi engendrant bien souvent la honte de soi.

Certains des nôtres, à l’esprit fragile, ont même fini par tenir pour vrai le schéma mental de perpétuation de la hiérarchie raciale et anthropologique héritée de l’ethnologie ou de la biologie. Ils ont pensé qu’être rien constituait leur réalité anthropologique.  Citons par exemple ce que disait le Dr HUNT, de la Société Anthropologique de Londres en sa séance du 1er décembre 1864, séance qui a discuté du travail portant « Sur la place du nègre dans la nature »: « 1° Il y a d’aussi bonnes raisons pour faire du nègre une espèce distincte de l’Européen, que pour faire de l’âne une espèce distincte du zèbre…   2° Les analogies sont plus nombreuses entre le nègre et le singe qu’entre l’Européen et le singe. 3° Le nègre est inférieur intellectuellement à l’Européen. 4° Le nègre est plus humanisé quand il se trouve dans sa subordination naturelle à l’Européen que dans toute autre circonstance. 5° Le nègre ne peut être humanisé et civilisé que par l’Européen. 6° La civilisation européenne n’est pas adaptée aux besoins et au caractère du nègre. » (Cf. DEFERT Sur la Revue anthropologique de Londres (suite). In: Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, I° Série. Tome 5 fascicule 1, 1864. pp. 861-862. http://www.persee.fr.)

Pour EBOUSSI BOULAGA, la philosophie d’abord, ensuite les configurations du savoir, doivent fournir l’explication de ces discours d’infériorisation. Sans complaisance à l’égard de soi et de l’histoire. Évidemment, il ne s’agit pas de rester à un ressassement obsessionnel de sa propre humiliation. Il s’agit, au bout du compte, après avoir démantelé les artifices de la colonisation mentale, de dépasser les temps de la défaite, pour s’engager dans un puissant mouvement de libération tendu vers le futur. Cette tension vers la renaissance est vécue comme une utopie critique. La crise sera considérée comme dépassée quand le Muntu aura l’initiative historique. Quand sa subjectivité ne sera plus encombrée d’interprétations prêtées par autrui. Alors, il aura reconquis son identité et sa liberté dans une conscience de soi heureuse enracinée dans son appartenance à la communauté humaine.

Suite: NOUVELLE NAISSANCE EN VUE (4ème Partie et Fin)

Par NANA LIVE, 20 juillet 2017

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