NI D’HIER NI D’AUJOURD’HUI : LA GÉNÉRATION D’ENTRE DEUX MIELS

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Je fais partie de la Génération d’entre deux Miels, celle de ceux et celles qui, ayant raté de justesse le Miracle ivoirien des années 1970, semblent aussi bien partis pour ne voir de l’Émergence ivoirienne que ce qu’en disent les rêves de fabrication politique de certains de nos concitoyens, car tout porte à croire que l’Horizon 2020 ne tiendra pas ses promesses. On le voit déjà d’ici. Il est donc revenu à chacun de nous de faire son propre miracle et de se donner les moyens de son émergence pour devenir des self-made-men, au sens le plus dur de l’anglicisme.

Je suis né en 1977, année de grande famine d’après ce que m’en a raconté ma mère. Le Miracle économique rendu possible par le travail de nos parents paysans commençait à s’essouffler. En 1979, la ville de Katiola accueillait la toute dernière célébration de la fête nationale tournante initiée par le président Houphouët pour booster partout le développement local. Un signe des temps parmi d’autres à cette époque. J’avais donc trois ans en 1980. Né trop tard pour jouir directement des joies du miracle, j’étais par ailleurs encore trop jeune pour comprendre toutes les luttes politiques qui, forçant la main au « père de la nation », aboutiront à l’instauration du multipartisme en mars 1990.

La marmite d’ivoire sur le feu depuis plus d’une décennie se met à bouillir dans ces années 1990. Avec le coup d’État de décembre 1999, ça commence franchement à sentir le brûlé, mais beaucoup n’entendront pas cette forte odeur. L’année scolaire 1989-1990, qui me trouva en classe de CM2, n’en fut pas vraiment une, tant elle fut perturbée par les grèves et les manifestations politiques intempestives. Car 1990 fut l’année où, à ses 85 ans, Houphouët-Boigny entamait un septième mandat après sa victoire sur Laurent Gbagbo; où un amendement constitutionnel précisait que le président de l’Assemblée nationale, alors Henri Konan Bédié, assumerait le mandat présidentiel en cas de vacance du pouvoir ; et où Alassane Ouattara fut imposé comme premier ministre par le FMI. C’est donc l’année qui réunit sur scène les principaux acteurs des graves crises qui secoueront la Côte d’Ivoire à l’aube du XXIe siècle. Soro Guillaume et Blé Goudé viendront bientôt compléter le casting d’un long métrage tragique en incubation.

Image associéeL’année scolaire 1989-1990 fut sauvée malgré tout et me voilà en Sixième l’année suivante. Je n’aurai qu’une seule fois l’occasion de porter l’uniforme bleu-blanc qui, tous les samedis, faisait la fierté des garçons au secondaire ; il est supprimé l’année d’après. Dès lors, ma génération ne connaîtra plus que la couleur terne du kaki, tout un symbole même si, dans la foulée, le probatoire, examen de passage en classe de terminale instauré en 1980 est supprimé à la suite de grèves d’étudiants (Lanoué, 2004 : 99). Lorsque nous arrivions à l’université en 1997, il y avait déjà longtemps que les étudiants avaient perdu la plupart des privilèges qui faisaient d’eux les enfants gâtés de la république, ce qui avait favorisé la naissance du Zouglou dans les résidences universitaires où la précarité et la promiscuité avaient élu domicile. Révolue donc la belle époque des bus gratuits, des bourses et des chambres faciles ; nous en entendrons parler comme dans des contes modernes au clair des lampadaires. Nous sommes aussi bien de ce que Konaté Yacouba (2002) appelle la Génération zouglou ! La toute puissante Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI) était alors dirigée par deux amis que tout unit encore aujourd’hui malgré les apparences : Soro Guillaume et Blé Goudé. Ils perturbèrent ensemble de nombreuses nuits d’Henri Konan Bédié, président depuis 1993 à la mort d’Houphouët-Boigny.

Incontestablement, la décennie 1990 constitue une période charnière dans l’histoire de la Côte d’Ivoire moderne, le pont flottant entre la période allant de l’indépendance en 1960 à la fin des années 1980 et le XXIe siècle. Le bouillonnement sociopolitique qui marque cette décennie a été préparé sur trente ans (1960-1990), avec une montée de température dans les années 1980 ; il faut donc peut-être trente autres années à partir de 2000 pour désamorcer toutes les mines anti personnelles semées dans les cœurs et les esprits des personnes avant de commencer à entrevoir un début de concrétisation de l’émergence d’une Côte d’Ivoire qui aura fini de chasser ce qui reste de ses démons.

L’uniforme bleu-blanc des garçons des lycées et collèges représente à mes yeux un symbole vestimentaire de la Côte d’Ivoire d’hier lié au monde scolaire. Mais pas seulement. À l’époque, porter une chemise blanche était signe de modernité et d’ascension sociale ; tous les hommes en rêvaient chaque matin en se rasant. Ce n’est pas fortuit si dans Exode rural, une chanson brillamment interprétée par Wédji Ped et les Djinns (1979) et qu’on prend plaisir à réécouter encore aujourd’hui, l’artiste évoque « la chemise blanche ». Pour dire en substance : « Mon frère, ne va pas en ville. J’y suis allé moi qui te parle ; ça m’a rendu fou. Je voulais travailler pour m’acheter des pantalons, une chemise blanche. Pour avoir du travail là-bas, il faut être diplômé. La vie est difficile en ville. Tu deviendras un vagabond, un voleur. Reste au village et va au champ. Le travail de la terre te donnera de quoi t’acheter des pantalons et une chemise blanche… » (Traduit du Bété par Okou Nadjé Jean Marc, Djandué, 2014).

La suppression de l’uniforme bleu-blanc pour les garçons en 1991 arrachait donc à l’École ivoirienne et au pays tout entier une partie de leur éclat et de leur prestige pour les plonger dans la grisaille kaki qui deviendra une nuit noire dans les années 2000, ce que le vieux Ménékré appellerait « la nuistilité » en français ésotérique. La libéralisation du port de l’uniforme dans les établissements primaires, les lycées et collèges publics annoncée à la rentrée scolaire 2002-2003 par Michel Amani N’guessan, alors ministre de l’Éducation, dans le prolongement de la politique de « l’école gratuite » (Atta, 2009), viendra en rajouter au désordre ambiant dans un pays que le coup D’État manqué du 19 septembre 2002 avait divisé en deux.

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C’est aussi à cette période que naît le Coupé-décalé qui, de sa version soft des précurseurs, ira en s’endiablant pour atteindre aujourd’hui le niveau de violence sonore et gestuelle qu’on lui connaît. Sous le noble prétexte d’aider les Ivoiriens à oublier les traumatismes liés à la guerre, le Coupé-décalé en fera danser plus d’un au rythme de nos propres turpitudes, comme s’il n’était pas lui-même, d’une certaine façon, un effet collatéral pervers de la guerre, chargé de la même violence physique, la même nuisance sonore, le même désordre et la même animosité (Djandué, 2014). Cela dit, le problème ne se situe peut-être pas au niveau de ce genre musical mais à mon propre niveau, moi à qui il arrive de temps en temps de sentir que ce monde et cette Côte d’Ivoire ne sont plus tout à fait les miens. Mais l’ont-ils jamais vraiment été ?

Ceux de mon âge et moi qui, pendant l’année scolaire 1990-1991, fûmes les derniers collégiens à porter tous les samedis le pantalon bleu, la chemise blanche, la cravate et les souliers noirs, nous avons effleuré du bout de la langue le Miel de la Côte d’Ivoire de nos pères et de nos aînés. Dans le domaine musical, par exemple, il a fallu que François Lougah, le « papa national », s’éteigne en 1997 pour que je découvre à quel point ces chansons ont bercé et marqué mon enfance ; ne serait-ce que par Un jour de grand soleil, Kouglizia ou Wakamouyio. Tout comme mon enfance a aussi baigné dans les merveilles sonores de Séry Simplice, le roi du Gbégbé que j’ai récemment écouté sur une radio de la place avec beaucoup d’émotion ; il était de passage en Côte d’Ivoire lui qui vit désormais aux États-Unis ;  de Jimmy Hyacinthe, le modernisateur du Goly ; d’Ernesto Djédjé, le roi du Ziglibity ; d’Aïcha Koné, la diva ;  etc.

Avec le retour en force des morceaux rétro pour soulager des âmes comme les nôtres au moment où le Coupé-décalé fait la pluie et le beau temps dans les médias nationaux, vous jouez des titres de ces virtuoses de la musique ivoirienne trop tôt partis pour certains, et les jeunes d’aujourd’hui restent de marbre. Mais quoi de plus normal, on ne peut être nostalgique de ce qu’on n’a pas vu ni connu. Né en 1947, Ernesto Djédjé est décédé en 1983, à seulement trente-six ans. J’en avais six et n’allais pas encore à l’école ; à notre temps on prenait son temps pour bien faire les choses. Surtout au village où j’ai grandi. Je me suis remis à écouter Ernesto Djédjé depuis quelques jours, notamment ses titres Tizéré, Pinekpa et Douh. Que du bonheur quand la musique adoucit les mœurs plutôt que de mettre les nerfs à vif et de provoquer l’hypertension artérielle.

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INSAAC – La statut à Ernesto Djédjé

En hommage au grand maître du Ziglibity, et dans le cadre de la campagne « Contre l’oubli, la culture de la mémoire » initiée par Tiburce Koffi alors directeur général de l’Institut National Supérieur des Arts et de l’Action Culturelle (Insaac), une statue est dédiée à Ernesto Djédjé à l’entrée de l’Insaac (Ekra, 2013). En passant par-là l’après-midi du lundi 11 septembre 2017, j’ai pu lire sur la plaque à côté de la base du monument ce texte attribué à Gustave Guiraud (1999) : « Artiste inspiré et visionnaire, il a tracé les sillons d’une musique ivoirienne audacieuse dans son élaboration rythmique, et identitaire dans son architecture sonore. C’était un patriote. » Je partage totalement cet avis.

C’est avec le même plaisir que je réécoute de temps en temps Gnahoré Jimmy (1958-1996), un autre génie de notre musique trop tôt parti. Il est le créateur du Polihet qui, des années 1980 à 1990, a fait le bonheur des Ivoiriens dans des espaces mythiques tels que le Bar-Étoile de Yopougon Camp militaire, véritable temple de cette musique tradi-moderne, ou encore le Bar-Éclat et le Baron-Bar toujours dans la plus grande des communes de Côte d’Ivoire. Et que dire de Luckson Padaud, le concepteur du Laba-laba dont le premier album remonte à 1982.  Des titres de son riche répertoire tels que Kalgbeu, Yobo, Téléphone ou Anyama résonnent à mes oreilles avec encore plus de saveur qu’hier. Et que dire de Jess Sah Bi et Peter One, « les chanteurs ivoiriens les plus populaires en 1988 » (Ismaël, 2012). Ils ont démontré à l’Afrique et au monde que la Country music pouvait se faire aussi en Gouro, et avec quelle dextérité ! J’en passe…

u3610152465434La décennie 1990 est celle du Zouglou, qui s’impose comme la musique des jeunes. La jeunesse ivoirienne ainsi déchaînée dans sa créativité, le Zouglou accouche d’autres rythmes plus ou moins éphémères tels que le Gnakpa-gnakpa, le Kpaklo, le Nawa-dance, etc.  Piloté par Bilé Didier, « Les parents du campus » en est le groupe précurseur avec son album Gboglo Koffi en 1991 (K. 2017). Mais il partage déjà la scène avec le groupe « Zougloumania » de Poignon et Bouabré qui, selon un internaute, sort Zomamanzo une semaine avant Gboglo Koffi.

Au moment où la Côte d’Ivoire deviendra un pays émergent, quelle couleur aura la musique ivoirienne ? Dieu seul le sait. Mais pour le bonheur de mes enfants et de mes petits-enfants, je ne crois pas qu’on puisse faire pire que le Coupé-décalé. Mon espoir est qu’après ce genre musical chargé de contre-modèles dans une société en quête de modèles pour se reconstruire en profondeur, la Côte d’Ivoire retrouve dans son passé, à l’image du Sankofa qui avance la tête tournée vers l’arrière pour sans cesse se ressourcer, la musique qui viendra réparer ses mœurs abîmés par la facilité et la cupidité, pollués par la haine et les rancœurs, défigurés par les injustices et la mal gouvernance (Djandué, 2014). Verra qui vivra !

Références

ATTA, GHISLAINE (2009). Tenue scolaire: « Bleu et blanc » et « kaki » reprennent leur place dans les écoles. Fraternité Matin  (12/09/2017).

DJANDUE, BI DROMBE (2014). Un littexto pour une radiographie de la société ivoirienne d’hier a aujourd’hui.  Nodus Sciendi. Volume 9.

EKRA, MORGAN (2013). Ernesto Djédjé, François Lougah, Jimmy Hyacinthe, Mamadou Doumbia… : L’Insaac veut faire d’eux des classiques de la musique moderne / Ernesto Djédjé, toujours vivant jusqu’en novembre à l’Insaac. Le Nouveau Réveil  (12/09/2017).

GOUËSET, CATHERINE (2011). Chronologie de la Côte d’Ivoire (1958-2011). L’express (11/09/2017).

ISMAËL, BEN (2012). 1988 : Jess Sah Bi et Peter One…Les Rois de la «Country» ivoirienne (12/09/2017).

K. YOLANDE (2017). Les groupes musicaux disloqués ou disparus. Abidjanshow.com  (12/09/2017).

KONATE, YACOUBA (2002). Génération zouglou. Cahiers d’études africaines, 168, pp.777-796.

LANOUE, ERIC (2004). La société ivoirienne au fil de ses réformes scolaires: une politique d’éducation « intermédiaire » est-elle possible? Autrepart, 31, pp.93-108.

Par DJANDUÉ Bi Drombé

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