«MOUGOU-PAN» ET «MOUGOU-PIAN»: RUSE ET VIOLENCE DANS UNE SOCIÉTE EN CRISE

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L’identité ivoirienne du zouglou et du coupé-décalé repose avant tout sur le fait que ces genres musicaux véhiculent leurs messages en nouchi et en français populaire ivoirien. Canaux de vulgarisation de ces parlers urbains depuis leur avènement, ils constituent en même temps, à l’image des glôglô d’Abidjan, des laboratoires fertiles de création lexicale. Le zouglou, le coupé-décalé et le nouchi s’alimentent donc naturellement et mutuellement.

C’est ainsi qu’en 2017, l’artiste zouglou Lunic, par son titre «Abidjan est risqué» de l’album du même nom, met officiellement en route, pour les nouchiphones d’ici et d’ailleurs, le concept de mougou-pan: «Abidjan, y’a mougou-pan, y’a coupé-pan, y’a béco-pan… pardon faut pas tomber fan…»

Mougou-pan désigne «des relations sexuelles sans lendemain» (Michel, Plume d’Ivoire, 2019). C’est par conséquent l’attitude d’une personne, généralement un homme, qui déploie les grands moyens, en termes de promesses, d’apparence ou même de finances pour avoir les faveurs d’une femme et qui, une fois le «kpètou cassé», «rentre en brousse» et disparaît des radars. Le mot composé est formé à partir de mougou (avoir des relations sexuelles avec quelqu’un) et de pan (sauter, fuir, disparaître, originellement en dioula).

Selon le sens global de la chanson «Abidjan est risqué», un tel comportement s’inscrit et se développe dans une société ivoirienne où la crise des valeurs fait le malheur du plus grand nombre et le bonheur de quelques individus qui, ayant fait de la ruse leur muse, prêchent partout le faux pour avoir le vrai et le «djè» (l’argent); experts en faux et usage de faux, en vente d’illusions: «Le gars est choco mais c’est un malho…» Ce n’est guère par hasard si c’est en Côte d’Ivoire que la cyber-escroquerie a connu ses heures de gloire avec le doux nom de «broutage».

Mais on ne vole plus seulement l’argent, on vole aussi désormais le sexe féminin à celles qui ne sont pas disposées à le vendre comme les «géreuses de bizi». Ce sexe-là, on l’a d’ailleurs baptisé «gésier» dans la foulée (Lunic, GPP, 2018), peut-être pour en souligner la dimension mythique et mystique à la lumière de ce que représente le gésier du poulet dans la culture gastronomique ivoirienne, mais surtout pour le rendre symboliquement plus facile à transporter aux voleurs de tout acabit.

Lorsque le vol du sexe féminin se fait par la force, le voleur devient un violeur et du mougou-pan dont l’arme principale est la ruse, on passe au mougou-pian basé, lui, sur la violence. Car «pian!» est à l’origine une interjection malinké traduisant l’idée de «forcé», «que tu le veuilles ou pas». D’où On va se réconcilier PIAN!, du titre d’un livre de Cheick Yvhane publié en 2015 par Les Classiques Ivoiriens. Dès lors, tout mougou-pian est aussi un mougou-pan mais un mougou-pan n’est jamais, s’il se fait dans les règles de l’art, un mougou-pian.

Par Dr. Paul-Bathesty DROMBÉ

 

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