« MODJA, M’MODJA » : LA RACINE OU L’HÉRITAGE MATERNEL

0 356

Obtenez des mises à jour en temps réel directement sur votre appareil, abonnez-vous dès maintenant à Attoungblan.net.

Les langues naissent dans l’esprit des Hommes pour traduire leurs idées, leurs sentiments et leurs émotions. Pour cela, il existe entre la pensée et la parole une relation si étroite qu’elles en deviennent presque les deux faces d’une même pièce. Nous pensons avec la parole et nos paroles véhiculent nos pensées. Dans le même prolongement, et à l’échelle sociale, la langue de tout peuple reflète sa vision du monde, son rapport aux autres et à la vie : sa cosmovision. On peut donc comprendre, ou au moins commencer à comprendre, rien que par le sens profond de certains mots et expressions d’une langue donnée, des pans entiers de la culture de ses locuteurs.

C’est ainsi que ce qui peut apparaître comme le sens profond du mot modja ou m’modja, en le soumettant à une interprétation morphosémantique, éclaire sur certaines pratiques culturelles du peuple Akan dans son ensemble. modja, ou « m’modja » selon certains puristes, veut dire « le sang » en Baoulé et en Agni, les deux principales composantes du groupe Akan en Côte d’Ivoire, au moins du point de vue du nombre des locuteurs. En considérant le terme sous l’angle de la morphologie, modja pourrait se lire comme un mot composé formé de deux noms : « mo », qui signifie « la mère », et « dja » qui renvoie d’abord au « pied » puis, par extension connotative, à « la racine ». A moins que « dja » ne soit une réduction du substantif « adja » (héritage en Baoulé et en Agni), lorsque le vocable « moadja » aurait fini par se prononcer et s’entendre modja du fait de l’absorption du « a » par le « o ».

Le sang est la racine ou l’héritage de la mère

On pourrait en déduire que dans le subconscient collectif baoulé et agni, «le sang est la racine ou l’héritage de la mère». Dès lors, l’individu tient son sang de sa mère. Une telle conception de la filiation a une portée philosophique et anthropologique d’autant plus grande qu’elle est scientifiquement fausse. L’enfant tient son patrimoine génétique de ses deux géniteurs. Mais laissons de côté les scrupules de la science pour nous en tenir à la force du symbole et à son impact sur l’organisation sociale des Agni et des Baoulé dans leur immense majorité, notamment en ce qui concerne la question ô combien sensible de l’héritage et de la succession.

LA SUCCESSION DU CHEF CHEZ LES AGNI N’DÉNIAN

Si donc c’est la mère qui transmet le sang, peu importe d’emblée le père de l’enfant. Il y a peut-être là un début d’explication de pourquoi les femmes baoulé, en particulier, n’ont généralement aucun complexe à épouser des hommes de tous horizons. Mais aussi et surtout pourquoi les sociétés baoulé et agni sont majoritairement matrilinéaires et que, par conséquent, « la transmission du statut social avec nom et fortune passe par la lignée maternelle ». Majoritairement parce que, concernant surtout les Baoulé, ils ne sont pas tous soumis au régime matrilinéaire. A propos du groupe Kôdê qui est l’une des rares exceptions en la matière, le Dr Konan Kouassi Joseph de l’Université de Korhogo, qui sait bien de quoi il parle puisqu’il est originaire de Béoumi, nous explique :

De tous les groupes de baoulé, le peuple kôdê (Béoumi) est passé du régime matrilinéaire au régime patrilinéaire. Et ce parce que les Kôdê constituaient l’armée de la reine Abla Pokou. Ils ont repoussé les Koro à Tiénougoué et les Gouro à zuenoula. Les Gouro et les Koro étaient donc les peuples autochtones de l’actuel Béoumi. Après les avoir repoussés, les soldats kôdê vont avoir des enfants avec les femmes gouro et koro. C’est ainsi qu’Abla Akpô, chef d’état-major et frère aîné de la reine, adressera une demande express à Abla Pokou pour lui demander d’accepter que les Kôdê soient patrilinéaires pour ainsi empêcher que leurs enfants restent chez les peuples « ennemis» (Gouro et Koro). Pour le chef d’état-major, un soldat ne peut engendrer qu’un bon soldat. Si la reine n’accède pas à sa demande, les enfants des soldats resteront chez les Gouro et les Koro et viendront les combattre plus tard. Cet argument a convaincu la reine qui a accepté que le peuple kôdê soit patrilinéaire. (Dans son courrier électronique du 24 juin 2017)

En dehors donc de ces rares exceptions, pour les Akan en général, et les Baoulé et les Agni en particulier, l’enfant apte à accéder au trône ou à hériter est celui de la femme. Ainsi, le successeur d’un roi ou d’un défunt ne sera pas son fils biologique mais plutôt son neveu, et pas l’enfant de son frère mais celui de sa sœur (Kéita, 2012, Anonyme, SA).

ROYAUME BAOULÉ : PAUL AKOTO YAO ET DES CADRES SORTENT DE LEUR SILENCE

La raison en est simple au regard de tout ce qui précède : l’enfant de la sœur est celui dont est certain qu’il porte le sang de la famille de par sa mère. Et le sang est rouge. D’après AnnaDeLaBiblio (2014), « le rouge et le blanc sont deux couleurs essentielles de la culture Akan. Chacune de ces couleurs symbolisent les éléments indispensables à la compréhension de ce peuple. » L’auteure précise que « le corps, le sang et la lignée maternelle » sont associés au « rouge » ; « l’esprit, le sperme et la lignée paternelle » le sont au « blanc ». On le voit, le sang est associé à la mère et c’est elle qui, en accueillant l’enfant dans ses entrailles, lui transmet, en même temps que la vie, le sang familial.

Pour l’homme baoulé ou agni, ses vrais enfants sont ceux de ses sœurs, ses enfants biologiques appartenant en réalité à leurs oncles maternels. On est souvent amené à penser, par ignorance ou sous l’influence de la modernité et du matérialisme émergent, qu’il est injuste que les neveux héritent des biens d’un homme au détriment de ses enfants biologiques. Mais les choses ne sont pas si simples et, jadis, tout n’était pas non plus rose pour les neveux. Dans ces temps anciens où l’individu servait aussi de monnaie d’échange au gré des sacrifices ou de ce que Dago Dadié (2016) appelle « l’esclavage symbolique » en convoquant Memel-Fotê (2006), si un homme endetté ou amendé devait céder sa progéniture en garantie ou le livrer, c’était le neveu, l’enfant de sa sœur, qui en faisait également les frais.

Cela dit, force est de constater que le régime matrilinéaire résiste de moins en moins à l’évolution des sociétés concernées et au changement des mentalités. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne draine plus des foules. Issa Kéita (2012) qui fait le même constat explique:

Bon nombre de personnes issues de ce grand groupe ethnique abandonnent ces pratiques jugées rétrogrades pour se conformer au système patrilinéaire qui leur semble plus classique.

Nous nous en sommes aussi rendu compte en parlant avec des Baoulé à la faveur de cette modeste contribution. Devenue ainsi progressivement une espèce de vestige culturel qui rappelle plus le passé qu’il ne régit le présent, la pratique matrilinéaire semble reléguée au second plan et n’a désormais droit de cité qu’en zone rurale et dans les rayons d’influence des chefferies traditionnelles et de la royauté.

Par Dr. DJANDUÉ Bi Drombé

Commentaires
Loading...
%d blogueurs aiment cette page :