LES SUFFIXES DE SUBSTANTIVATION EN NOUCHI

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Le nouchi est connu pour être un parler dynamique, instable, changeant voire imprévisible. Toute la difficulté de sa normalisation tient de cette apparence de chaos savamment orchestré par les nouchiphones de tout poil. Mais une forêt a beau être dense, on finit par y tracer des pistes à force de la parcourir dans tous les sens. Après des décennies de pratique assidue, on peut ainsi déceler dans le nouchi quelques règles de construction plus ou moins établies lui assurant une certaine stabilité dans son instabilité congénitale. C’est le cas des suffixes -ment, -li, -ya et, dans une moindre mesure, -age, -nie et -ure, généralement utilisés dans l’argot ivoirien pour les besoins de la substantivation. Petit passage en revue pour illustrer ces comportements linguistiques décalés comme en couper-décaler:

– MENT, provenant du français certes, mais utilisé en rupture totale avec les règles de cette langue qui sert de base au nouchi.

Attachément : du verbe « attacher » (s’en prendre à ou attaquer verbalement et amicalement une personne) : d’usage relativement récent et très présent dans les jeux d’alliances interethniques où on a le droit de tout se dire sans que personne ne se fâche. L’attachément consiste justement à faire sa fête à un allié ou un ami.

Cherchément, Grouillément : des verbes « chercher » et « grouiller » (lutter, se battre, se débrouiller pour vivre ou survivre). Le nouchi étant né d’abord dans la rue, ces mots traduisent avec force la dureté de la vie en ce lieu où des jeunes livrés à eux-mêmes doivent se battre chaque jour pour survivre à leur galère.

Déchirément  (Percément) : du verbe « déchirer » (fuir ou s’enfuir) : signifie tantôt le fait de fuir ou de s’en fuir, tantôt l’idée d’une réussite fulgurante au niveau social et économique. Dans cette seconde acception, déchirer est synonyme de percer, mais il est évident que le déchirément est plus spectaculaire que le percément. Celui qui a déchiré laisse en effet un trou plus grand que celui qui a percé.

Enjaillément : du verber « enjailler ou s’enjailler », lui-même de l’anglais « to enjoy » (faire ou se faire plaisir) : plaisir, amusement, joie. Le terme est devenu célèbre dans les années 2000 avec le phénomène du bôrô d’enjaillement par lequel élèves et écoliers relevaient le défi absurde de grimper et de marcher sur le toit d’un bus en circulation. Le mot bôrô signifiant « sac » en dioula, il faut entendre par bôrô d’enjaillement le plein d’amusement, le maximum de plaisir et de joie.

Gbaément, Chiément : des verbes « gbaer » et « chier » (ici, dire ses quatre vérités à quelqu’un, parler sèchement ou durement). Exemple : Il a chié pour lui donner/ Est-ce que tu as vu son gbaément ? Dans une connotation moins conflictuelle, « gbaément » peut désigner l’action de très bien faire quelque chose.

Mangément : du verbe « manger » : signifie quelque chose, en termes de gain, de petite rétribution suite à un service rendu ou un travail effectué. Dans ce sens, tout cherchément ou grouillément a pour objectif d’avoir son mangément. Exemple : Je dis, ton histoire-là même oh, est-ce que y’a mangément dedans ?

Travaillément : du verbe « travailler » (arroser de billets de banque un public ou un artiste pendant sa prestation) : né avec l’avènement du couper-décaler au début des années 2000, le travaillément a contribué à rendre célèbre Douk Saga, le créateur du mouvement, avant sa mort précoce.

S’envolément, Décalément, Gatément, Tuément : des verbes « s’envoler », « décaler », « gâter et tuer » (exceller, impressionner positivement ou négativement (gâter)) : les deux premiers substantifs ont été utilisés dès le départ par les précurseurs du couper-décaler en référence à des pas de danse mimant l’oiseau qui s’envole (s’envolément) ou le geste de celui qui décale (s’enfuit) après avoir « coupé » (tromper, voler). Le gatément renvoie au fait de danser en cherchant à impressionner son public. Quant au quatrième mot, il désigne aussi le fait d’impressionner mais autrement qu’en dansant. On dit généralement en Côte d’Ivoire « Tuer pour tuer ! » ou « Ça a teuh ! » (Ça va tuer !).

Zaément : du verbe « zaer » (déconner, passer à côté, mal faire quelque chose) : le zaément traduit donc ce fait-là.

– LI, d’origine inconnue, du moins pour ce que j’en sais, c’est-à-dire rien.

Dabali, Pôtôli : des verbes « daba » et « pôtô » (manger) : signifient tantôt « nourriture » (dabali notamment), tantôt l’action ou le fait-même de « manger ».

Grigrali : du verbe « grigra » (grouiller, se chercher) : synonyme donc de cherchément et de grouillement, mais apportant au concept l’idée supplémentaire d’user des coudes pour prendre le dessus sur de potentiels concurrents dans la lutte acharnée pour la survie.

Kpatrali : du verbe « kpatra » (frapper, chicotter) : le kpatrali traduit donc ce fait-là.

Mougouli, Tatali, grèli, etc. : des verbes « mougou », « tata » et « grè » (avoir des rapports sexuels) : ces termes signifient donc tous « rapports sexuels », chacun avec une nuance particulière.

Soutrali : du verbe « soutra » (mot provenant du dioula qui le tient sans doute de l’arabe et qui signifie chance, bonheur) : le soutrali renvoie au fait de sauver une personne, de tirer quelqu’un d’une mauvaise passe, de le sortir d’une situation difficile. Exemple : Eh mon vié, walaï tu m’as soutra même quoi…

– YA, provenant du dioula et de préférence associé aux adjectifs pour exprimer « l’état ou le fait d’être et/ou de faire quelque chose »

Djandjouya : de l’adjectif « djandjou » (prostituée) : la prostitution. Il y a dans le terme « djandjou », en effet, une allusion aux parties intimes tant de la femme que de l’homme à travers la composante « djou » ; même si la prostitution est par réflexe associée à la gente féminine dans l’opinion, les hommes étant plus à l’aise dans le rôle de clients ou de proxénètes.

Kpakpatoya : de l’adjectif « kpakpato » (mot baoulé désignant le colporteur de ragots) : le fait de colporter des ragots.

Wêrêwêrêya : de l’adjectif « wêrêwêrê » (espiègle, agité/e, touche-à-tout) : espièglerie

À partir de ces suffixes on peut donc former énormément de substantifs en nouchi, une façon de dire que la liste est ouverte. Grandement. Les suffixes -age, -nie et -ure provenant aussi du français mais placés là où on n’a pas l’habitude de les voir, ont souvent donné des mots tels que « tuage », « grouillage », « grèage » dont on peut facilement trouver les synonymes un peu plus haut ; ou « maivaiure », « grèure » ; ou encore le terme « malhonie » (malhonnête), sans doute le seul exemple de substantif connu à ce jour avec le suffixe -nie. Ou tout au moins le plus fréquent.

Par Paul-Bathesty DJANDUÉ

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