LES IVOIRIENS ET LEURS GOMBOS : POURQUOI «GOMBO» ET PAS «AUBERGINE»?

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Dans le parler quotidien ivoirien, le mot «gombo» est la plus belle illustration de notre tendance générale à assimiler le travail au manger. Le verbe «manger» en est devenu synonyme de «travailler» dans le français populaire ivoirien, déjà que, dans la vie de tous les jours, manger même revient aussi d’une certaine façon à travailler puisqu’il ne se fait jamais sans efforts.

Mais pourquoi c’est le gombo qui a été choisi parmi tous les légumes présents au menu de la gastronomie ivoirienne pour désigner ces petits boulots réalisés de temps en temps pour gagner sa vie, ou ces activités passagères ou secondaires effectuées en marge d’une profession dans le but d’arrondir les fins de mois? Pourquoi pas aubergine, oignon ou tomate?

Du 23 au 24 août 2019, j’ai lancé le débat sur Facebook afin de donner la parole aux Ivoiriens eux-mêmes. J’avais ma petite idée sur la question mais elle ne me semblait pas assez consistante comme réponse. Il me fallait donc appeler d’autres intelligences à la rescousse; c’est ce que j’ai fait par le truchement de Facebook. Si les commentaires recueillis sur deux jours ne permettent pas d’épuiser le sujet, ils permettent néanmoins de l’aborder par plusieurs côtés.

Pour commencer, on ne peut qu’être d’accord avec Elber Atta (Facebook, 2019) pour qui « cela relève de l’arbitraire du signe linguistique ». Parce qu’évidemment, la même réalité nommée ici «gombo» l’est d’une autre façon sous d’autres cieux; et en Côte d’Ivoire même on l’aurait appelée «aubergine», «oignon», «papaye», «fourchette» ou «caillou» que le ciel ne nous serait pas tombé sur la tête. Mais quand on a fini de dire cela, la question se rappelle avec insistance à notre esprit. Pourquoi au milieu de toutes ces possibilités, le hasard ou l’arbitraire a voulu que le choix se porte sur le «gombo»?

CAUPHY GOMBO

À un commentateur qui a semblé attribuer la paternité du mot à l’acteur Gohou Michel, je dois dire que Gohou n’a pas créé le terme «gombo». Il l’a plutôt popularisé dans les années 2000 à travers le personnage de Cauphy Gombo dans la série No pitié in business, des «vidéos gag diffusés alors sur la télévision nationale» (Cissé Amadou, Facebook, 2019). Mais ce personnage de Cauphy Gombo est d’abord une création de Gbich, le journal satirique ivoirien. Cauphy Gombo s’y illustre comme un escroc qui ne recule devant rien pour faire du profit et, selon Wikipédia, cette rubrique a fait l’objet d’une adaptation en série télévisée avec Michel Gohou dans le rôle de Cauphy Gombo.

Pour répondre maintenant à la question principale qui motive cet article, la quasi-totalité des autres commentateurs ont mis en avant, en les rapprochant, l’aspect gluant/glissant du gombo et le caractère éphémère, sporadique des petites activités baptisées du nom de ce légume «typique de l’alimentation africaine».

Ainsi donc, pour Seydou Koné, ce sont des activités qui permettent de «glisser comme le gombo (qui) est gluant» (Facebook, 2019). Et Alexandre Kpangny de renchérir en des termes plus gastronomiques : «Quand on mange soit du riz ou du placali accompagné de sauce gombo, à peine la bouchée entre dans la bouche que ça atterrit dans la gorge et c’est cette image qui a été attribuée à ces activités» (Facebook, 2019).

SAUCE GOMBO

Tout en pointant du clavier ce même aspect glissant du gombo, Parfait Kouamé Djé fait plutôt le rapprochement avec l’idée que «dans ces activités (…) on gagne vite le jeton (…). C’est comme sur des roulettes» (Facebook, 2019). On pourrait prolonger l’image en relevant que cet argent vite gagné est aussi rapidement dépensé. Glissant comme le gombo qui, à peine la langue touchée, disparaît dans la bouche; l’argent généré par le gombo passe très peu de temps dans la poche car il est souvent utilisé pour gérer des affaires pendantes, faire face aux besoins et aux urgences de la vie quotidienne africaine aux ramifications familiales multiples.  

Ce n’est donc pas fortuit si cette re-sémantisation ivoirienne du gombo a entraîné avec le temps une autre re-sémantisation, notamment celle du verbe français «glisser». En langue ivoirienne, «glisser» signifie passer d’une petite activité à une autre. C’est pourquoi, de son côté, Marie Diane Bewe Kouaho voit «plutôt l’aspect élasticité». Dans son entendement, «le caractère gluant (du gombo) traduit la possibilité d’être sur plusieurs petites activités selon ton agenda. Tu « glisses » aisément» (Facebook, 2019). C’est aussi l’avis de Kouassi Charles Iza qui évoque la possibilité de «pourvoir faire plusieurs activités sans contrainte», et de Berni Barnabé Silué qui apporte l’idée supplémentaire selon laquelle «lorsqu’on a une petite activité, il faut la faire rapidement et passer à autre chose parce que cette activité en question ne va pas durer dans le temps» (Facebook, 2019).

Comme on le voit, tout ce qui précède concerne surtout les «gombos» en tant que petits boulots réalisés de temps en temps par une personne sans emploi fixe pour gagner sa vie. Pour un individu ayant un emploi public ou privé assez fixe pour lui assurer un revenu régulier, les «gombos» renvoient à des activités passagères ou secondaires effectuées en marge de la profession dans le but d’arrondir les fins de mois. C’est à la lumière de cette seconde acception qu’il faut comprendre la tentative d’explication d’Abou Sampha Bayoko: «Le gombo donne de la consistance à la sauce. Aussi, son usage dans le langage populaire ivoirien pourrait-il également désigner une activité qui donne de la consistance au salaire». On se saurait être plus clair.

Par Dr. DJANDUÉ Bi Drombé

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