LES FEMMES AFRICAINES HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN (4ème Partie)

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I. LES FEMMES AFRICAINES HIER

1.2. L’ÉQUATION FATIDIQUE: FÉMINITÉ = MATERNITÉ

Dans la mentalité de l’Africain traditionnel, et telle est sans doute l’une des conceptions qui persistent encore de nos jours, il n’y a pas de féminité sans maternité ; la maternité est la manifestation par excellence de la féminité. Ce n’est pas par hasard si les femmes africaines ont le plus fort taux de fertilité au monde. L’enfant est un don du ciel et, ce que Dieu te donne, tu ne peux le refuser. Un président du parlement ivoirien avait proposé, il y a quelques années, que si nous ne sommes pas capables d’élaborer des politiques économiques efficaces pour satisfaire les besoins croissants des populations, qu’au moins nous essayions de réduire les naissances. Beaucoup en avait certainement ri dans leur salon.

LES FEMMES AFRICAINES HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN (Suite 02)

Traditionnellement, la femme est très considérée (Esteso, 2007). Ce respect et cette considération, qui frisent parfois la vénération, s’expliquent avant tout par son rôle de mère, rôle d’ailleurs perçu comme sa principale fonction sociale : procréer, élever et prendre soin des enfants du ménage. La femme procréatrice est donc co-créatrice avec Dieu et avec les dieux.

Dans la mentalité traditionnelle, rien de dépasse en dignité ni en sacralité ce rôle social, si bien que la femme, ainsi puissamment investie par la nature, n’a plus vraiment besoin d’une autre promotion.

Certes, « il y a peu de secteurs dans lesquels la femme ait plus de reconnaissance que l’homme » (Lara, 2010), mais « la maternité est habituellement plus valorisée que la paternité ». La femme détient la clé de la vie, son rôle est essentiel à cause des deux fonctions que la nature et la tradition lui ont assignées: donner la vie et la préserver. On l’éduque pour cela, pour être reproductrice et productrice d’aliments (Esteso, 2007).

À la lumière de ce qui précède, on comprend pourquoi les femmes en général, et les Africaines en particulier, continuent de vivre comme un drame l’incapacité de procréer; mais aussi pourquoi pendant longtemps le manque d’enfant dans un couple a été systématiquement imputé à la femme. Le paradoxe alors c’est qu’au bout de deux à trois ans de vie commune sans enfant, les délégations indignées qui accourent pour expulser la malheureuse épouse de son foyer à cause de son « incompétence maternelle », si elles ne sont pas exclusivement composées de femmes, elles sont au moins menées par la belle-mère ou les belles-sœurs, presque de la même façon que ce sont aussi d’autres femmes qui infligent l’ablation du clitoris aux petites filles là où cette pratique a cours.

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Il y a peu, une scène a attiré mon attention dans un film malien réalisé par Sidibé Boubacar en 2004 : Dou ou La famille. Le personnage principal, un polygame, était en train de travailler sur son ordinateur avec sa radio allumée à côté de lui. On passait une campagne de sensibilisation contre l’excision. Arrive une de ses épouses qui, en écoutant ce qu’il se disait à la radio, s’emporte et commence à tirer à boulets rouges sur la modernité et toutes les tentatives d’en finir avec la tradition. Le mari tente de la raisonner en lui expliquant les méfaits de la mutilation génitale féminine, mais elle lui annonce que sa fille est inscrite sur la liste des futures candidates à l’excision. Le mari s’énerve à son tour et la menace violemment avant de s’en aller.

Le cinéma s’inspire de la réalité. Ndiobo Mballo (2014) a pu constater « qu’il y a souvent plus d’hommes dans la lutte contre les violences faites aux femmes : excision, mariages précoces ou déscolarisation des filles ». Cela ne devrait pas étonner, car les coutumes et les traditions sont construites à la fois par les hommes et les femmes d’une même société sur une période très longue, et ce qu’ils ont institué ensemble, ils peuvent ensemble le remettre en cause s’ils se rendent compte à un moment donné que cela va à l’encontre des intérêts et du bien-être de l’un ou de l’autre.

Pour en revenir au thème, et en citant Giner Abati (2007), dans certaines sociétés africaines, l’héritage se transmet par la lignée maternelle, qui est la lignée la plus sûre. C’est le cas des Akan de Côte d’Ivoire, du Ghana ou du Togo. Si cette tradition tend à se perdre surtout en milieu urbain, elle traduit néanmoins quelque chose d’essentiel quant à la conception de la maternité dans la mentalité traditionnelle: « On n’a qu’une mère ». On peut douter qu’un enfant soit le fils de son père, mais jamais de sa mère, ce qui fait du respect de la mère la source la plus importante de bénédiction pour un individu.

Quand Seydou Badian (1957: 27), écrivain malien, affirme que « L’Homme n’est rien sans les Hommes, il vient dans leurs mains et s’en va dans leurs mains », les premières mains sont celles des femmes et les secondes celles des hommes. Car en Afrique, les femmes sont associées à l’accouchement et à la vie ; les enterrements sont affaire d’hommes. Cela explique à son tour le rejet total de l’avortement et du suicide et les résistances à l’usage des moyens de contraception. Il faut laisser la vie s’épanouir.

Éduquées dans de telles sociétés aux seules fins de donner et de préserver la vie, la femme africaine ne se conçoit pas elle-même sans la maternité. Si elle est stérile, elle sera humiliée, répudiée et exclue ; si elle est mère, sa dignité est reconnue et son image renforcée, elle mérite le respect et la considération de tous (Esteso, 2007), à commencer par son mari et ses beaux-parents. Et il ne suffit pas d’avoir seulement deux ou trois enfants ! La belle femme est celle qui le demeure après de multiples accouchements. Tu n’as point fini d’être femme si tu n’as pas encore enfanté ; c’est pour cette raison qu’elle se marie et l’avenir de son ménage en dépend.

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Mais très souvent, une maternité abondante ne suffit pas non plus. Pour l’Africain, la descendance constitue une richesse inestimable, et plus encore quand la femme lui fait des garçons. Ainsi, quand on ne reproche pas à la femme l’infertilité du couple, on peut bien lui reprocher de ne faire que des filles, comme si cela dépendait d’elle que les enfants naissent filles ou garçons. Et tout cela parce que les femmes n’héritent pas et qu’il faut au mari, à tout prix, un ou des héritiers, même lorsque, dans certains cas, il n’y a rien à hériter à part la misère et la précarité.

Avec mon épouse nous avons deux filles de cinq et deux ans. Ensemble nous avons décidé que c’était suffisant et qu’il fallait maintenant chercher à créer les conditions pour que Bélizie et Widotchie grandissent de la meilleure façon. Chaque fois que nous le disons à quelqu’un, aussi bien du côté de madame que du mien, et surtout à nos mères et nos sœurs respectives, il est scandalisé: « Pardon, faites au moins un garçon avant d’arrêter ! » Alors je demande: « Et si c’est encore une fille? » On répond que deux c’est trop juste et qu’il faut en faire au moins trois ou quatre. Heureusement que nous avons donné la preuve que nous pouvons aussi avoir un garçon, puisque notre premier enfant, qui allait s’appeler Essynin, était un mâle. Qu’il repose en paix !

En citant encore Luciana Manfredi, le taux de mortalité infantile et maternelle en Afrique est le plus élevé au monde. La femme africaine a aussi l’espérance de vie la plus basse. Du fait de la faible avancée de la médecine sur le continent et de l’éloignement des infrastructures sanitaires des zones habitées, mais également du déroulement des grossesses dans des conditions matérielles, psychologiques et affectives parfois difficiles, au nombre important de maternités qui mettent son organisme à rude épreuve.

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Tant et si bien que chez nous, la grossesse et l’accouchement sont vécus par toute la communauté comme un véritable défi. La femme risque sa vie pour donner la vie. La précarité, l’incertitude et les risques qui accompagnent et entourent la grossesse renforcent encore davantage la figure héroïque de la femme ainsi que la valeur de la maternité. La pratique de l’excision dans de nombreuses sociétés africaines n’est pas sans lien avec la sacralisation de la maternité qui donne lieu à une certaine instrumentalisation de la féminité.

Dans les sociétés traditionnelles, le sexe en général, et le sexe féminin en particulier, ne sont pas là pour le plaisir mais pour assurer la pérennité de l’espèce.

Ôter le clitoris de la femme, c’est donc réduire son sexe à cette seule fin ; on interdit alors aux femmes le plaisir du rapport sexuel pour qu’elles n’aient droit qu’à la douleur de l’accouchement. Mais c’est aussi un moyen de mieux la contrôler, contenir sa libido afin que la jeune fille chaste devienne demain une épouse fidèle et une mère féconde.

Suite: LES FEMMES AFRICAINES HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN (Suite 04)

Par Djandué Bi Drombé

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