LES FEMMES AFRICAINES HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN (3ème Partie)

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I. LES FEMMES AFRICAINES HIER

1.1. LA RÉDUCTION DE L’ESPACE VITAL FÉMININ: LE FOYER

Une caractéristique de la société traditionnelle africaine est l’extrême réduction de « l’espace de libre mouvement » de la femme. L’espace de libre mouvement renvoie à « la totalité des régions d’activités accessibles » à une personne. Selon Kurt Lewin (1975: 185), il « est délimité en partie par les règles de la société et le pouvoir des autres, et en partie par les propres aptitudes de l’individu ou par ce que l’on appelle la nature des choses ». Pour la femme africaine, cet espace physiquement, idéologiquement et psychologiquement délimité par les normes socioculturelles de la société traditionnelle, est le foyer et ses principales ramifications: le champ (pour semer et récolter), le marché (pour vendre et acheter) et le marigot (pour chercher de l’eau).

LES FEMMES AFRICAINES HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN (Suite 01)

J’ai vu ma mère se mouvoir toute sa vie entre ces trois espaces après plusieurs mariages infructueux et, à sa charge, trois garçons et quatre filles à éduquer. Elle a su relever le défi et est parvenue à faire de chacun de nous l’homme ou la femme qu’il est aujourd’hui.

Les femmes donnent la vie aux personnes des deux sexes et, une chose importante que j’ai apprise est qu’une mère peut parfaitement suppléer un père, mais un père, pour suppléer la mère de ses enfants, court toujours chercher une autre femme.

Alors questions. Voulons-nous parler du sexe au sens propre du terme ? À supposer qu’il existe un sexe fort et un sexe faible, qui de l’homme ou de la femme est le sexe fort en réalité ? Eh bien, la femme! Il arrive de temps en temps à l’homme d’être le sexe dur, juste le temps d’une érection. Or il n’y a pas plus faible, malgré les apparences, qu’un homme en érection. Les femmes qui le savent en tirent d’énormes profits depuis la nuit des temps. Fermons cette parenthèse.

Quand l’homme a un rôle qui l’éloigne souvent du foyer, le commerce, l’élevage ou la défense de la communauté contre les ennemis (Esteso, 2007), toute la vie de la femme s’organise autour du foyer. Si elle a des enfants, ceux-ci constituent un motif essentiel pour l’y maintenir, en supportant parfois des humiliations, de mauvais traitements et toutes sortes de précarité. Bien plus, la femme, « maitresse de la maison », est considérée dans la société traditionnelle comme son âme. C’est elle qui y apporte la chaleur physique et matérielle en faisant le feu pour la cuisine et par son investissement affectif dans l’éducation des enfants et les soins accordés au mari.

La réduction de l’espace de libre mouvement des personnes est caractéristique de la société traditionnelle africaine, une société dans laquelle l’individu n’existe que pour la famille, le groupe ou la communauté :

« L’individu n’existe pas sans les autres, il appartient à la collectivité, pas à lui-même ; si l’homme et la femme jouissent d’une certaine liberté d’action, celle-ci diffère grandement d’un sexe à l’autre » (Esteso, 2007). Dans la mentalité de l’Africain traditionnel, en effet, nul ne naît pour soi, si bien que ne vivre que pour soi est la pire des trahisons, parce que dans ce cas c’est l’humanité dans son ensemble qu’on trahit.

A family gathered around a pot of cowpea stew in Kel, Senegal.

Le fait est que « les normes morales sont habituellement plus dures pour la femme que pour l’homme » (Llara, 2010), d’où une plus grande réduction de son espace de libre mouvement. Dans la vie de tous les jours, cela signifie que les femmes ont plus de devoirs que de droits dans ces sociétés ou, tout au moins, qu’elles ont moins de droits que les hommes. Elles ne peuvent hériter parce qu’elles ne transmettent pas le nom de famille. La plupart du temps, elles ne peuvent prendre des décisions importantes quant à la marche de la famille et de la société; dans de nombreuses cultures, elles ne choisissent pas leur mari ; ne doivent avoir de rapport sexuel avant le mariage et, si elles sont mariées, on leur pardonne moins tout acte d’infidélité qu’à l’homme ; etc.

Le paradoxe selon lequel « la femme gagne moins, possède et contrôle moins, mais est toujours la plus grande pourvoyeuse de nourriture » (Manfredi, SA), s’explique en partie par cette série d’interdits maintenus par des coutumes et des traditions millénaires, justifiées pour beaucoup d’entre elles par l’égocentrisme et le désir de domination des hommes. Selon la Banque Mondiale, en Afrique subsaharienne, la femme produit environ 80% des aliments de base mais ne reçoit que 10% des revenus générés et contrôle seulement 1% des terres. Je me souviens que quand fatigué de se remettre en ménage ma mère décida de retourner au village pour mener sa vie, elle dut demander une portion de terre à un oncle pour construire une maison.

Parce qu’à la mort de leur père, son petit frère avait fait main basse sur le domicile familial et n’était pas très disposé à l’y accueillir avec ses nombreux enfants. Des années plus tard, elle allait être expulsée de cette portion de terre, car les enfants du généreux donateur la réclamaient. Heureusement qu’à cette époque le lotissement du village avait commencé et que chacun pouvait se procurer un lot pour construire. C’est ce que fit ma mère et nous fûmes les premiers habitants d’un nouveau quartier qui ressemblait encore plus à un champ qu’à un lieu habité.

Le petit frère en question, ma mère l’avait porté dans sa jeunesse et, en les voyant passer, les gens pensaient que c’était son propre enfant. Pour que vous voyiez un peu la différence d’âge entre les deux. Mais une fois majeur et marié, il devint le maître des lieux du seul fait d’être un homme, avec plus de droits sur l’héritage de leur commun défunt père que la grande sœur qui l’avait porté et soigné comme une mère. Ce que peut coûter la condition de femme ! En plus du domicile familial, il avait aussi accaparé toutes les terres cultivées et cultivables laissées en héritage. Si bien que tous les champs que faisait ma mère pour nous nourrir, elle les faisait sur des terres prêtées par ses parents maternels.

Le paradoxe de la femme africaine qui travaille beaucoup mais gagne et possède peu atteint son paroxysme quand le mari l’expulse du foyer, un mari qu’elle ne peut aussi expulser parce que c’est dans sa maison qu’elle vit.

La femme peut donc se retrouver du jour au lendemain sans rien, jusqu’au foyer où la maintiennent les coutumes et où elle est presque toujours celle qui sacrifie plus, se prive, s’investit et s’abandonne. Même les enfants ne lui appartiennent pas: « une femme n’a pas d’enfant », me disait récemment ma mère, « c’est un homme que le lui a mis dans les entrailles et c’est lui qui lui donne un nom ». Ainsi, la femme traditionnelle vit dans une instabilité et une précarité institutionnalisées qui la fragilisent et l’exposent à tous les abus. Très souvent, le silence et l’obéissance servile sont le prix à payer pour sa « liberté » dans la prison sociale et familiale du foyer.

Malgré tout, on ne peut nier que les femmes africaines jouissent d’un profond respect dans la société et la mentalité traditionnelles.

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Dans certaines religions, leur domination sur les hommes est avérée en tant qu’intermédiaires entre les vivants et les morts (Llara, 2010); mais aussi et surtout parce que ce sont elles qui donnent et conservent la vie. Cela paraît surréaliste mais c’est bien ainsi, et c’est là le deuxième grand paradoxe : comment une société peut être à ce point convaincue du rôle « sacré » de la femme en tant que mère et, en même temps, créer si peu de conditions pour qu’elle s’acquitte de cette fonction vitale de la meilleure des façons ? La conscience du pouvoir ontologique de la femme explique sans doute la volonté de la posséder et de la dominer en limitant ses droits et ses champs d’action.

J’ai été et je suis encore témoin de la grande considération dont ma mère a toujours bénéficiée au sein de la grande famille, dans le village et dans toute la contrée, malgré les humiliations et les injustices subies. Elle le doit à sa force de caractère, son charisme et ce leadership naturel qui l’ont rendue capable d’éduquer ses enfants, et ont fait aussi que sa voix porte et compte dans la famille élargie. Pour l’anecdote, ma mère était l’une des rares femmes du village qui allait au champ vêtue et chaussée comme un homme, en pantalons et en bottes. Mais elle inspire respect et considération aussi et surtout en tant que komian et voyante, de loin la plus célèbre de notre région en ce moment.

Outre les règles de la société, le pouvoir des autres et les aptitudes personnelles, l’autre facteur limitant l’espace de libre mouvement des individus est, selon Kurt Lewin (1975), la nature des choses. De ce point de vue, le fait d’être la seule capable de donner la vie pour perpétuer l’espèce n’est pas totalement étranger à la réduction de l’espace de libre mouvement de la femme, bien au contraire.

« La femme qui a des enfants n’abandonne pas son foyer » (Mbiti, 2012), dit à juste titre un proverbe africain. Après neufs mois de grossesse dans des conditions difficiles surtout en milieu rural, la vie qu’elle a donnée, la femme est naturellement la première à vouloir la protéger, la préserver : le bien connu instinct maternel qui rend une mère capable de tout risquer pour le bonheur de sa progéniture, la chair de sa chair au sens propre du terme. À y bien penser, et maintenant que l’occasion m’en est donnée, cet amour dont on dit qu’il « sait attendre, comprend tout, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, oublie tout, supporte tout…” (1Co 13), je crois que c’est l’amour maternel. Dans les sociétés traditionnelles africaines, on assiste parfois à une malicieuse instrumentalisation de l’instinct et de l’amour maternels.

Suite: LES FEMMES AFRICAINES HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN (Suite 03)

Par Djandué Bi Drombé

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