LE LIRE ET LE FAIRE LIRE À SES ENFANTS

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J’ai récemment écrit, dans un bref article publié sur ce site, qu’il fallait à l’Afrique et aux Africains une École qui ne se borne pas à perpétuer les chaînes mentales et psychologiques de l’esclavage et de la colonisation, mais qui se charge de défaire, déconstruire les thèses et discours négrophobes qui, depuis toujours, se sont évertué à nous (re)présenter aux autres et à nous-mêmes comme la « race maudite » des descendants de Cham. La « race noire » serait ainsi celle d’hommes et de femmes sans cultures et sans civilisations qui, n’ayant rien apporté à l’Histoire de l’humanité, doivent tout à l’Occident. Ce blanchiment savamment organisé de la civilisation humaine a eu et a encore de nos jours des effets dévastateurs sur l’auto estime des Noirs, leur fierté, la confiance qu’ils ont en eux-mêmes et en leurs capacités. En attendant que nos manuels et nos programmes scolaires commencent aussi à insister sur ce que les Noirs ont apporté à la civilisation mondiale, des individus et des ouvrages existent qui nous donnent de quoi être fiers de ce que nous sommes et de ce que nous avons. Mes étoiles noires de Lilian Thuram, footballeur et champion du monde en 1998 avec l’équipe de France, est à classer aux nombre de ces ouvrages. Il faut le lire et le faire lire à ses enfants pour leur libération mentale. Je vous en propose tout juste l’introduction, histoire de vous mettre de l’eau à la bouche.

Quand avez-vous entendu parler pour la première fois des Noirs dans votre cursus scolaire ? Lorsque je pose cette question, la grande majorité, pour ne pas dire la totalité de mes interlocuteurs, répond : à propos de l’esclavage.

Je me souviens de la première fois où l’on m’en a parlé à l’école. J’étais le seul Noir dans ma classe. Choqué, je me suis demandé ce qu’avait bien pu être l’histoire de mes ancêtres avant l’esclavage. Je n’ai pas eu le courage de poser la question tant je me suis senti estampillé, marqué au fer, et bien seul dans cette classe que je regardais désormais autrement et qui me regardait aussi peut-être d’une autre façon. L’esclavage alors se résumait pour moi à ces mots : « Les Blancs ont réduit les Noirs en esclavage. »

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Pour comprendre cette réaction, il suffit de se mettre à ma place. Imaginez un jeune Blanc qui, durant sa scolarité, n’aurait jamais entendu parler de scientifique blanc, ni de souverain, ni de révolutionnaire, ni de philosophe, ni d’artiste, ni d’écrivain(e) de sa couleur ! Un univers où tout ce qui est beau, profond, délicat, sensible, original, pur, bon, subtil et intelligent serait uniformément noir, et où Dieu, l’Être suprême, serait aussi un Noir. Imaginez la tempête qui se soulèverait en lui. L’enfant se demanderait si une fois, dans l’univers, un Blanc a fait quelque chose de bien. Jusqu’à ce qu’un jour, programme scolaire oblige, on lui délivre enfin une information sur lui-même : « Tes ancêtres étaient esclaves. » Cette seule information, l’Histoire présentée ainsi, ne pourrait que l’inférioriser. Quel modèle pour son avenir, quel regard sur lui-même !

Pour moi, les années passèrent, les questionnements étaient de plus en plus présents ; j’entendais les conversations d’adultes noirs qui affirmaient que les Blancs étaient racistes, qu’ils ne changeraient jamais.

Dans ma vie, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui, chacune à leur manière, m’ont donné des clés pour comprendre l’Histoire, et m’ouvrir à d’autres figures de l’humanité que celles présentées dans les manuels scolaires, en particulier des étoiles noires aux noms, travaux, actions et œuvres souvent totalement méconnus.

J’ai compris que l’esclavage n’était pas une confrontation entre Noirs et Blancs, mais un système économique, une activité ordonnée, organisée, un commerce d’êtres humains soigneusement planifié. D’ailleurs, les Blancs ont aussi connu la condition d’esclaves au cours de l’Histoire : la preuve, le mot « esclave » est issu du nom d’une région de l’Europe de l’Est, la Slavonie.

Je vais régulièrement dans les écoles pour parler du racisme. Je demande aux enfants combien il y a de races. « Quatre, me répondent-ils malheureusement : la blanche, la noire, la jaune, la rouge. » Rien que ça, c’est la base du racisme. Il est aberrant que les enfants ne sachent toujours pas qu’il n’y a qu’une seule espèce d’Homme, l’Homo sapiens. Ensuite, je leur demande quelles qualités ils attribuent à ces prétendues races ; j’entends alors : « Les Noirs sont forts en sport, ils dansent et chantent bien… »

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Nous sommes en 2010, que peut-on en déduire, sinon que le travail d’éducation n’a pas été fait ? Mais comment en vouloir aux enfants quand on observe notre société ? Dans l’inconscient général, ces représentations sont toujours inscrites. Le jour où il y aura sur les affiches aux murs des écoles, et dans le livres, des scientifiques, des inventeurs… de toutes les couleurs, le jour où l’histoire des grandes civilisations africaines, asiatiques ou amérindiennes, telles que celles du Mali, de l’Inde ou du Mexique, sera enseignée, les mentalités évolueront.

Si nous voulons vraiment changer notre société, lutter contre le racisme, ce n’est pas sur la discrimination positive ni sur le communautarisme qu’il faut compter. Seul le changement de nos imaginaires peut nous rapprocher et faire tomber nos barrières culturelles ; là seulement nous pourrons dépasser l’obstacle majeur qui se cache derrière des mots comme « minorité visible », « diversité » – les « vous » et « nous » déterminés par la couleur de peau.

Tant que nous serons prisonniers de l’idéologie des scientifiques du XIXe siècle qui ont classifié les femmes et les hommes en « supérieurs » et en « inférieurs », nous ne pourrons pas comprendre que l’âme noire, le peuple noir, la pensée noire n’existent pas plus que l’âme blanche, le peuple blanc ou la pensée blanche. Tout cela n’est que jeu de construction. Le noir n’est pas plus que le blanc, le blanc n’est pas plus que le noir, il n’y a pas de mission noire, il n’y a pas de fardeau blanc, pas d’éthique noire, pas d’intelligence blanche. Il n’y a pas d’histoire noire ou d’histoire blanche. C’est tout le passé du monde que nous devons reprendre pour mieux nous comprendre et préparer l’avenir de nos enfants. Par ce livre, j’espère y contribuer.

Par Lilian THURAM, Mes étoiles noires, pp.7-9

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