LE « GBAKA » ET SES CASCADEURS D’APPRENTIS

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« Boum ! Boum ! Boum ! Abobo ! Abobo ! Adjamé ! Adjamé ! Yopougon ! Yopougon ! Madame ! Monsieur ! Maman ! Papa ! Choco… vous allez ? » C’est ainsi que crient tous les jours dans les quartiers populaires d’Abidjan, les apprentis des minicars appelés communément « gbakas ». Toute cette amabilité prend fin dès que vous montez dans le véhicule. Avant même de vous asseoir, le conducteur démarre en trombe, vous obligeant à jouer des coudes et des mains pour vous installer sur un siège.

Ah les sièges de « gbaka » ! Chacun a sa petite histoire avec les places dans cet univers, surtout les personnes de grande taille ou de forte corpulence. Comme le dit si bien mon frère Djandué, ce sont des sièges « montés de toutes pièces à la casse et qui finissent par ressembler à des pièges après les exploits de l’expertise locale. Les transporteurs font ainsi souvent leur bénéfice sur l’inconfort des passagers » et au mépris de la sécurité de l’apprenti.

Un « gbaka » a trois ou quatre entrées. Trois pour ceux qui règnent en maître sur l’axe Adjamé-Gesco, de marque Toyota-Hiace. Les deux portes de l’avant, côté chauffeur et passager puis la troisième entrée où est accroché l’apprenti lui-même, point de passage des autres clients. Quatre entrées pour les « massa » (minicar Mercedes Benz) qui, en plus des trois premières, en ont une autre à l’arrière.

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Dans un cas comme dans l’autre, l’apprenti est très mal loti. Mais il n’en a cure. Son conducteur et lui, vouant un culte à l’argent roi, n’ont que faire des considérations sécuritaires.

Juste là où il est perché se trouve un petit siège pliant en principe à lui réservé, mais qu’il préfère souvent céder à un client, aggravant de cette façon l’inconfort de toute la clientèle, et rendant encore plus compliqué les mouvements de tous. En haillons et en nage, ils répandent sueur et odeurs dans le véhicule, surtout au moment fatidique de l’encaissement de l’argent, moment redouté par les voyageurs assis devant. Le risque est grand que l’apprenti en s’étirant pour prendre ses sous leur serve ses aisselles jaunâtres à apprécier.

Dans le but d’obtenir le maximum de places assises, ils installent dans les minicars des petits sièges métalliques approximativement rembourrés de mousses, le tout recouvert d’une forme de tapis ou nappe en nylon cousu. Si bien que monter, s’asseoir ou sortir d’un « gbaka » relève souvent d’un parcours du combattant. L’espace est si réduit qu’il est impossible de se mouvoir aisément, se dépasser sans se frotter aux amis d’infortune, avec le risque supplémentaire de voir ses vêtements empoignés et déchirés par les morceaux de fer qui débordent.

Vendredi 08 juin 2018, un collègue et moi, tous deux costauds, embarquons au carrefour Riviera 2 dans la commune de Cocody, à 11 heures 37, destination orphelinat de garçons de Bingerville. « Montez avec la monnaie hein 250 F CFA. 1.000 F, 500 F, je n’ai pas monnaie », menace l’apprenti. À peine assis, « deux devant, derrière », il se met à encaisser. En retour, il ne se presse pas pour remettre les la monnaie aux clients. Jambes immobilisées pendant de longues minutes, nous écoutons le récit d’un doyen relatant l’histoire d’un apprenti qui aurait fui un jour avec la monnaie des clients, forçant quelques-uns à mendier pour arriver chez eux.

La toxicomanie, l’indiscipline, l’incivisme, le non-respect du code de la route ou le non-respect tout court, la vitesse et l’empressement étant la devise du duo très complice conducteur-apprenti, les clients sont en conflit permanent avec eux. Les seconds étant les victimes habituelles des premiers. Il est courant de les voir tenir des propos désobligeants à leur endroit, de ne pas respecter leurs engagements en descendant les passagers loin des destinations convenues, de les associer pour les contraindre à rechercher la monnaie eux-mêmes etc.

Cigarette derrière l’oreille ou à la bouche au mépris de la santé et du bien-être de la clientèle, culotte jean crasseuse avec caleçon de toutes couleurs, tee-shirt dégageant une forte odeur de sueur susceptible de ramener à la vie un comateux du fait de la psychologie corporatiste selon laquelle la santé et l’hygiène corporelle dissiperaient les effets délirants de la consommation de psychotropes.

Ils sont accrochés à leur voiture en marche. Suspendus à la portière, ils s’essaient à toutes sortes de fantaisies rappelant les cascades des sportifs de jeux extrêmes de motos, vélos ou encore celles effectuées par les acteurs de cinéma.

Toujours en quête de passagers, ils sont souvent obligés de courir après le chauffeur qui, excédé par l’absence de clients, démarre en trombe. Pour rattraper le car en mouvement, courses, acrobaties et pirouettes sont de la partie. Ils sont ainsi exposés à tous les risques : chutes suivies de blessures graves pouvant occasionner la mort : « Il y en a qui se blessent et meurent », confirme Abou Touré, apprenti sur la ligne Adjamé-Gesco.

Fait aggravant, ils ne sont couverts par aucune forme d’assurance. En plus, ils subissent les tracasseries policières et surtout le diktat des « gnambros » souvent très agressifs. Arrêtés aux points d’affluence des clients sur le parcours des « gbakas », ces percepteurs violents, à la solde de prétendus syndicats de transporteurs obscurs, n’hésitent pas à s’attaquer aux apprentis en les menaçant parfois en termes tels : « cadavre ne parle pas !»

Lorsque l’apprenti refuse de payer le chargement, ils sont capables de l’éjecter de la voiture en circulation pour 100 F. Provoquant de cette manière la mort de plusieurs apprentis. Dans ce milieu, le chargement est une somme d’argent encaissée par le « gnambro », en fonction du nombre de passagers montés dans le « gbaka » et qui varie de 100 à 300 F CFA, voire plus.

Quand surviennent ces événements malheureux, des agitations et mouvements de colère surgissent, opposant les apprentis aux « gnambros ». S’ensuivent des grèves, arrêts de travail causant fréquemment des désagréments aux usagers, travailleurs, commerçants… Taillés tous dans le même moule, ils finissent toujours par régler leurs différends. La vie reprend et le « gbaka » roule. Pour le bonheur de tous les animateurs de ce grand secteur d’activités aussi juteux que désordonné et déréglé. L’ordre et l’hygiène n’ont pas encore véritablement conquis les cœurs des opérateurs dans ce domaine.

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Cependant, les apprentis, quoique visiblement enivrés par la consommation journalière de cigarettes, barbituriques, herbes, sachets de liqueur frelatée, café noir bien corsé tout comme les « gnambros », avouent être conscients des dangers encourus. Peut-être le gain tiré de ce métier suffit-il pour négliger ses inconvénients.

Abou me confie qu’il lui rapporte, selon les faveurs du marché, 5.000 F à 8.000 F par jour ou 2.500 F à 3.000 F en période défavorable. Avec ses revenus, il paie lui-même son loyer au quartier Wassakara de Yopougon. Sa présence dans ce secteur n’a pas été seulement motivée par la satisfaction de sa « pitance ». Mais bien plus par la réalisation de ses ambitions dont l’obtention de son permis de conduire. Abou rêve en effet d’être conducteur de « gbaka » comme son aîné.

Par ailleurs, il faut relever la jeunesse de notre interviewé âgé aujourd’hui dix-sept ans. Mais il a commencé très tôt à l’âge de treize ans. Cela est fréquent dans le milieu. Ce métier périlleux est exercé souvent par des adolescents. D’où peut-être aussi leur insouciance devant certains risques inutiles. Abou n’a jamais été inscrit dans une école publique laïque sous la tutelle du Ministère de l’Éducation Nationale. Il a été élève dans une « daara » ou école coranique dénommée encore franco-arabe.

De la communauté malinké essentiellement originaire de la partie septentrionale de notre pays et fortement islamisée, ses parents l’y ont introduit pour bénéficier de la rigueur et des enseignements d’un maître talibé. L’objectif secondaire de cette formation est de rechercher la baraka ou la bénédiction de son guide spirituel. Sorti de cet environnement, il a embrassé le métier d’apprenti de « gbaka ».

Cet itinéraire, d’après Abou, est identique pour de nombreux apprentis. En ces temps où l’on parle de promotion des droits de l’enfant, il serait souhaitable que les pouvoirs publics, le secteur privé, la société civile et les partenaires au développement s’intéressent à cette question des adolescents apprentis « gbakas » dans le but de leur offrir de meilleures possibilités d’insertion socioprofessionnelle.

                                                                                                      Par Gildas KONAN

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