L’ANIMAL DE SACRIFICE

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Le muezzin vient d’appeler à la prière du coucher de l’astre divin. Les derniers clients, surpris par l’appel à l’hommage à Allah, achètent des sachets d’eau avec la jeune vendeuse de gnamankoudji pour faire une petite ablution avant de s’incliner vers le levant. Le soleil n’est désormais qu’un disque rouge orangé à l’entrée de son immense domicile. Tout le monde revient vers les vendeurs de moutons. Le marchandage reprend. Les vendeurs sont quasi intraitables. Ils savent que c’est la dernière traite commerciale de grande importance de l’année. Ils assènent les prix comme des coups de massue. Ils regardent dans le vide pour éviter les regards qui les implorent, au nom de Allah, le miséricordieux Dieu ; l’Omniprésent et l’Omniscient. Mais, ils n’en ont cure. L’homme vivra à la sueur de son front. La leur coule abondamment.

Le transport des bêtes de leurs pays jusqu’ici est un véritable chemin de croix. Les différents corridors sont devenus pratiquement infranchissables. Les agents des forces de sécurité savent également que c’est la dernière traite. Ils veulent faire le plein d’argent. Souvent, ceux qui sont musulmans, veulent en profiter pour avoir leurs bêtes de sacrifice sans débourser le moindre centime. Voler pour honorer Allah à travers la commémoration de l’acte hautement pieux d’Abraham. Les humains n’ont plus de limites. Il faut payer à chaque poste. Et Allah seul sait s’ils sont nombreux. Le coût de transport a également grimpé. Quand on a toutes ces charges à honorer avant d’espérer tirer un bénéfice, il devient impérieux d’ignorer l’inclinaison à faire des prix de piété religieuse. Allah les comprend certainement.

UNE FÊTE DE TABASKI À GAGNOA

TAB10

Légré trouve une bête à sa convenance. Il approche le vendeur. Les lampadaires sont désormais allumés. Tous les vendeurs rassemblent les dernières bêtes sous la lumière et renforcent la surveillance. Il n’est pas rare de se faire voler des bêtes dans cette grande confusion. Le vendeur lui lance le prix comme une pierre. Il ouvre sa poche pour vérifier son pouvoir d’achat. L’argent atteint à peine la moitié du prix avancé. Il comprend qu’il ne sert à rien d’engager un débat. Il se dirige plutôt vers un autre groupe. Il aperçoit un jeune bélier assez haut. Il lui convient. Il reste le prix. Le vendeur est un sexagénaire. Légré l’écoute. Il lui souffle le prix à l’oreille. Légré pense avoir mal entendu. Le vendeur répète la même chose. Légré n’en revient pas. Il se rassure pour la dernière fois. Son interlocuteur confirme son propos. Légré sort immédiatement l’argent et le lui tend. Ensuite il sort une corde de la poche basse de son boubou qu’il remet au vendeur. L’animal est lié par les cornes. Le vendeur le tire et tend la corde à son désormais propriétaire.

Mais, l’animal n’est pas docile. Il tire son nouveau propriétaire dans tous les sens. Il manque de peu de le jeter par terre. Légré souffle comme un sprinter après la ligne d’arrivée. Un jeune homme s’avance et s’abaisse à côté de l’animal. Il lui caresse la crinière et lui souffle quelques mots à l’oreille.

– Laissez-moi vous accompagner si cela ne vous gêne pas.

Légré lui tend la corde sans même le regarder, à bout de souffle.

 – Vous prenez un tricycle ?

 – Non ! J’habite tout juste de l’autre côté du ruisseau.

Le jeune homme prend l’animal et se faufile entre les véhicules et les hommes. Légré les suit au pas de course. Le jeune homme traverse la grande voie. L’animal est désormais devant lui. Légré fait l’effort de suivre ses grands pas. Il a peur qu’il ne lui vole sa bête de sacrifice. Les cas de vols de ce genre sont légion. Le jeune homme lit dans sa pensée. Il l’attend. Légré le rejoint. Les trois reprennent la marche désormais au même niveau et au même rythme. Au bout d’une vingtaine de minutes de marche, Légré fait signe à son bienfaiteur qu’il est arrivé à destination. Il sort un billet de mille francs qu’il tend au jeune homme.

– Non, merci ! J’ai été votre élève dans cette même ville. Après le bac je suis retourné au pays, à la demande de mon oncle. Il se fait vieux et il n’a pas d’héritier mâle. Il m’a demandé de prendre les rênes de ses affaires. Je l’accompagne ici depuis deux ans pour connaître le rouage de ce marché. C’est lui qui vous a vendu l’animal.

– Tu veux dire donner ?

– Je ne vous ai pas vu assez tôt. Je ne savais pas que vous étiez toujours ici. L’année prochaine je viendrai probablement seul avec le bétail. Vous savez désormais où me trouver. Bonne fête à vous et à votre famille ! Que Allah agrée votre sacrifice ! Il reprend doucement le chemin du marché du bétail.

Légré ne le reconnaît pas, malgré l’effort qu’il fait pour trouver un nom à l’image. Ils sont si nombreux à passer entre ses mains depuis une vingtaine d’années qu’il enseigne… Le bélier bêle pour signaler leur présence. La porte s’ouvre. Deux garçons d’une dizaine d’années accueillent l’animal avec des cris de joie. Ce sont des jumeaux, ses premiers petits-enfants.

Par Le Prince de Laboll

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