LA « NUISTILITÉ »: LUMIÈRE SUR UN CONCEPT OBSCUR

0 61

Obtenez des mises à jour en temps réel directement sur votre appareil, abonnez-vous dès maintenant à Attoungblan.net.

Révélé au grand public ivoirien dans les années 2000 par l’animateur et humoriste John Zahibo Jay, dans son émission comique « Du coq-à-l’âne », le vieux Ménékré, de son vrai nom Célestin Kady, est resté un temps sous les feux des projecteurs avant de replonger aujourd’hui dans le silence d’où il avait été sorti, à ses presque cent ans, par la magie médiatique d’un micro providentiel. 

Parmi les nombreuses affirmations par lesquelles l’homme se rappelle de temps en temps à nos mémoires oublieuses et qui en font presqu’un philosophe malgré lui, il y a celle où il dit : « Le temps qui était le temps n’est plus le temps qui est le temps ». On en ferait une thèse qu’on ne finirait pas d’épuiser le sujet, tant il est profond et que la problématique du conflit des générations pointée du doigt est sans cesse renouvelée avec le temps qui passe, les vies qui trépassent, les choses qu’on dépasse ou qui nous dépassent. Alors mieux vaut ne pas commencer ce que je ne suis pas sûr de pouvoir terminer.

MENEKRE

Au vieux Ménékré on lui doit aussi des mots et des expressions devenus célèbres. C’est le cas par exemple de « connaître le jour de son jour », « c’est sur ça que j’ai », « un détruand » ou la « nuistilité ». C’est ce concept obscur et quasi ésotérique que je voudrais tenter de disséquer dans une analyse qui se base à la fois sur ma petite expérience de la vie et mon grand amour des mots et des formules. Mais aussi et avant tout sur le contexte discursif même dans lequel il a été utilisé lors du tout premier échange entre John Jay et le vieux Ménékré au marché de Gagnoa : « Ça, quand quelqu’un va être maudit… Où il est là, il est dans nuistilité… dans noir… C’est un enfant, lui il va lutter mais jamais il va arriver… Pour dire que tu vas faire quelque chose d’important jamais… » (Ménékré à Gagnoa, Youtube : à partir de la minute 4 :17).

« AN ZOUO ZOUZOU » : L’ANGE ET LA CHANCE CHEZ LES GOURO

Le néologisme « nuistilité » peut s’appréhender, morphologiquement parlant, comme un mot simple qui fusionne deux substantifs : « nuit » et « hostilité ». Sous ce rapport, la nuistilité est avant tout une nuit hostile. Mais c’est surtout l’autre nuit, celle qui, depuis le monde invisible, préside à la destinée des individus et des peuples. Avec nos yeux de chair, nous connaissons la nuit et son obscurité naturelle quand il n’y a pas de lumière ; mais avec nos yeux de chair nous ne pouvons percevoir de la nuistilité que ses manifestations dans notre vie. C’est un peu ce que dit le vieux Ménékré de l’un de ses interlocuteurs : il va lutter mais sans rien réaliser d’important.

En poussant plus loin l’analyse, on peut percevoir au moins deux dimensions dans cette nuistilité. Elle renverrait d’une part à la barrière infranchissable, pour le commun des mortels tout au moins, entre notre monde visible et le monde invisible des dieux et des esprits et, d’autre part, à l’ensemble des forces surnaturelles hostiles qui contribuent à faire de notre vie sur terre une vie de misère, une succession d’épreuves à n’en point finir. Certains naissent sous une bonne étoile, d’autres naissent sous une mauvaise étoile. La différence est qu’il y a une étoile qui brille moins que l’autre ; c’est elle qui engendre la nuistilité selon la pensée ménékréienne. Mais heureusement, il en va de la nuistilité comme de la nuit, elle peut passer et faire place au jour. C’est le même Ménékré qui a dit que « Personne ne connaît le jour de son jour ».

Par Dr. DJANDUÉ Bi Drombé

Commentaires
Loading...
%d blogueurs aiment cette page :