LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ BAOULÉ (Suite et fin)

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III. Le rôle de pionnier de la femme baoulé

1- Le secteur de la restauration urbaine

La civilisation du Blanc, à travers la ville, blofouèklo, a très tôt fasciné le Baoulé. En 1955, la population africaine domiciliée à Abidjan s’élevait à 111.925 habitants. Les Baoulé, au nombre de 11.569, représentaient le groupe ethnique, toutes nationalités confondues, le plus important. En 1975, on dénombrait 113.686 Baoulé à Abidjan.4 Ce chiffre représentait 12% de la population totale abidjanaise et 20,25% de la population d’origine ivoirienne qui résidait dans la capitale économique de la Côte d’Ivoire. En 1998, La population totale baoulé de l’ensemble du territoire national (2.737.528) se répartissait entre 905.112 urbains (33,06%) et 1.832.416 ruraux (66,94%), 1.343.736 hommes (49,08%) et 1.393.792 femmes (50,92%). La répartition de cette population selon le milieu d’habitat et le sexe donne 427.108 hommes et 478.004 femmes en milieu urbain pour 916.628 hommes et 915.788 femmes en milieu rural. Les femmes représentaient 52,81% de la population urbaine et 49,97% de la population rurale contre respectivement 47,19% et 50,03% pour les hommes.

Les Baoulé vivant dans les villes sont concentrés dans la Région des Lagunes qui, avec un effectif de 393.604 personnes, représente 43,01% de l’ensemble total urbain baoulé. Cette population est particulièrement localisée dans la zone d’Abidjan : 376.223 personnes, soit 95,58% de la population baoulé vivant dans la Région des Lagunes, y ont été recensées. La population baoulé de la ville d’Abidjan s’élevait à 366.839 personnes dont 163.690 hommes et 203.149 femmes. L’ensemble baoulé représentait 12,74% de la population totale abidjanaise, 11,27% de la population masculine et 14,24% de la population féminine.

La forte présence baoulé en milieu urbain a donné naissance au développement d’un secteur de la restauration dans lequel excelle la femme. Son imagination créatrice a donné l’aloko, devenu aujourd’hui un mets national, apprécié par tous ceux qui vivent en Côte d’Ivoire ou qui la visitent. L’aloko est l’aliment de rupture entre les habitudes alimentaires anciennes, faites de plat d’igname ou de riz cuisiné au feu de bois, et l’aspiration à un nouveau mode de consommation induit par le monde du Blanc. L’aloko, c’est la cuisine au charbon de bois et la grillade à l’huile d’arachide ou de palme. « Aloko léké léké comi aliè », telle est la publicité de ce nouveau mets conçu spécialement pour les commis, agents de l’administration ayant un statut privilégié dans la société colonisée.

Les femmes vont faire sortir le kédjénou, spécialité culinaire des hommes, du champ pour en faire aussi un mets national, très apprécié aussi bien par les Ivoiriens que par la clientèle internationale des restaurants et « maquis ».

Avec l’aloko et le kédjénou, la femme baoulé a révolutionné l’art culinaire ivoirien. D’autres mets baoulé font aujourd’hui partie du patrimoine culturel ivoirien et contribuent à briser les barrières entre les différents peuples : plakali, djoungblé, gnangan, etc. Le commerce du vin de palme en milieu urbain est en très grande partie, sinon en exclusivité, l’affaire de la femme baoulé.

La femme baoulé ne s’est pas contentée de créer ou valoriser des habitudes alimentaires. Elle a également contribué à la diffusion de mets d’autres populations ivoiriennes. L’exemple le plus remarquable est celui de l’attièkè.

L’attiéké, aliment des peuples du Sud de la Côte d’Ivoire, est vite entré dans les habitudes alimentaires des populations urbaines ivoiriennes. La production faite par les autochtones, de quantité insuffisante car plus destinée à l’autoconsommation familiale qu’aux besoins alimentaires des autres citadins, était commercialisée dans leurs villages respectifs. La satisfaction de la forte demande du marché abidjanais et du marché urbain en général, a été assurée par les femmes baoulé. La grande diffusion de ce mets dans la population ivoirienne a d’abord été leur fait. Elles s’en sont approprié les techniques de production et la commercialisation à grande échelle. Le dynamisme développé aujourd’hui par les femmes du Sud (Ebrié, Adjoukrou, etc.) dans le commerce de l’attièké a réduit celui des femmes baoulé mais celles-ci demeurent les pionnières de la diffusion d’un mets dont le rayonnement a dépassé les frontières ivoiriennes et qui est entré dans les habitudes des populations ouest-africaines.

2- Le personnel domestique

Le secteur de la restauration urbaine dans lequel excelle la femme baoulé voit son champ s’étendre au domicile privé. La restauration sera doublée du service de surveillance et d’entretien de la maison et de celui de la garde des enfants. Au fil des années, la femme baoulé a acquis une expertise dans un secteur où, malgré la concurrence des filles originaires de la région de Bondoukou, elle demeure la main-d’œuvre recherchée. Elle a forgé son destin en se rendant incontournable dans ce secteur d’activité.

3- L’économie du café et du cacao

A une économie essentiellement vivrière, aux mains de la femme, est venue se juxtaposer une économie de plantation avec la culture du café et du cacao. Perçues comme des « cultures d’homme » par opposition aux cultures vivrières qui sont désormais considérées comme des « cultures de femme », le café et le cacao vont introduire un dualisme dans l’activité économique et repositionner l’homme dans le système de production. Mais la migration dans les régions forestières, zones propices pour ces cultures, n’aurait pas été possible si la femme n’avait pas accompagné l’homme dans son entreprise. Son abnégation, son sens de la famille et sa capacité de travail ont permis à l’homme d’aller à la conquête de nouveaux espaces. Au fin fond des forêts, d’abord, du sud et du sud-est, ensuite, du centre-ouest, du sud-ouest et de l’ouest, elle a toujours été à la tâche. Pendant l’absence de l’homme, revenu au village pour diverses raisons (problèmes familiaux, funérailles, adorations), elle reste seule à tenir la plantation et la famille. Malgré sa participation aux travaux sur les plantations de café et de cacao, elle n’a pas cependant délaissé les cultures vivrières. Les produits vivriers qui inondent les marchés des zones forestières sont, dans la plupart des cas, les résultats de son travail.

IV- Quelle place pour la femme dans le développement ?

Le dynamisme de la femme est un fait constant dans l’histoire du peuple baoulé. Elle sait décider, prendre des initiatives, pousser l’homme à l’action quand celui-ci demeure hésitant. Elle est ferme dans ses convictions. Elle demeure donc un atout indéniable pour les actions de développement.

L’expérience des associations de village permet de jauger la capacité de mobilisation et d’entreprise des femmes. Elles sont plus nombreuses et plus assidues aux réunions. Elles s’acquittent plus facilement des cotisations exigées. Elles ont une capacité organisationnelle plus grande que celle des hommes. Elles ont une plus grande conscience du devenir de leur société. Chaque femme baoulé a en elle les aptitudes de la Reine Pokou. Chaque femme baoulé est une Abla Pokou. Sa capacité d’adaptation aux situations nouvelles lui donne toujours les ressources nécessaires pour survivre dans un monde de plus en plus difficile.

Il est aujourd’hui important, à travers le modèle que peut représenter la Reine Abla Pokou pour l’ensemble du peuple baoulé, de créer un cadre où la femme peut donner la pleine mesure de ses capacités. Il ne s’agit plus de survivre mais de vivre. Il faut valoriser les capacités d’initiatives en lui offrant de meilleures perspectives d’emploi. Certaines activités comme le travail domestique qui lui ont permis de subvenir à ses besoins dans le milieu urbain n’offrent aucune perspective d’épanouissement à long terme. Il faut rentabiliser les potentialités de la femme, quel que soit le secteur d’activité dans lequel elle s’investit mais surtout le faire pour les secteurs porteurs. De nouveaux fronts pionniers sont à ouvrir dans la marche vers le développement. La mise en place de structures coopératives, de structures d’épargne et de crédit dans différents secteurs peuvent donner une meilleure assise à ses activités. Il faut façonner la femme à l’image de celle qui a permis à son peuple de surmonter les épreuves dressées sur le chemin de l’exode. Intérioriser Abla Pokou comme un modèle revient à s’approprier sa propre histoire pour bâtir son futur. L’exemple des femmes peut ouvrir la voie aux hommes qui pourraient mieux prendre conscience de leur place dans la société.

V- Abla Pokou et le retour aux sources

La plupart des thèses font du Ghana le foyer d’origine des peuples akan aujourd’hui installés en Côte d’Ivoire. Mais la thèse développée par le professeur Niangoran-Bouah vient rompre avec cet unanimisme qui semble s’être installé définitivement.

Pour le professeur Niangoran-Bouah, les Akan seraient venus du Nord, de la Boucle du Niger, et seraient originaires de l’empire du Ghana (VIII-XIe siècles). Les bouleversements climatiques qui ont lieu dans cette région ont provoqué plusieurs courants migratoires dont celui des Akan qui sont descendus au sud. Parlant des Baoulé, il affirme que ceux-ci venus du Nord, se seraient installés dans un premier temps dans le « V baoulé » et c’est à la recherche de terres fertiles qu’ils sont allés au Ghana (actuel). A la suite de querelles intestines, certains sont revenus avec la Reine Pokou. On peut donc dire, à la lumière de la thèse du professeur Niangoran-Bouah, que la migration baoulé du XVIIIe siècle constitue un retour vers la terre des ancêtres.

L’histoire du peuple baoulé est marquée, depuis des siècles, par des mouvements migratoires de flux et de reflux. De tous ces mouvements, on peut également retenir une constante : le retour vers la terre des ancêtres. Abla Pokou l’a initié et les nouvelles générations l’ont amplifié. En revenant au village pendant les fêtes de Pâques, chaque Baoulé se situe dans une dynamique déjà très ancienne. Il s’agit de revenir à ses origines et à ses racines pour survivre, pour exister, pour garder ses repères avec sa culture et son passé. Il s’agit aussi de bâtir pour le présent et le futur.

La problématique de la survie est aujourd’hui d’autant plus cruciale que depuis le 19 septembre 2002, le peuple baoulé subit les affres de la guerre et de l’humiliation. La barbarie et la folie meurtrière des hommes ont semé la désolation dans les familles et dans les cœurs. Face à l’épreuve, la Reine Pokou doit être le symbole de son rassemblement, de son unité. Son esprit protecteur saura sans doute préserver son peuple de la destruction et lui permettre de vaincre les nouvelles adversités. Elle doit à nouveau, comme elle a su le faire dans le passé, lui ouvrir les chemins de la liberté et de la dignité.

La femme constitue le socle de la société baoulé. Elle jouit des mêmes privilèges que l’homme. Bien que souvent effacée en public au profit de ce dernier, elle n’en demeure pas moins incontournable dans les prises de décisions et l’orientation générale des affaires de la communauté. L’histoire, à travers les reines Abla Pokou et Akwa Boni, a montré la capacité organisationnelle et de gestion de la femme. Une capacité que l’on rencontre encore aujourd’hui dans la vie quotidienne où son esprit de créativité, d’initiative et son sens de l’intérêt général ne sont plus à démontrer. Par leurs aptitudes et leurs qualités de leader ou de pionnières dans beaucoup de domaines, on peut dire que les nouvelles générations de femmes baoulé sont de véritables héritières de la Reine Abla Pokou.

Par KOUAMÉ N’Guessan (Ethno-Soiologue)

 

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