LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ BAOULÉ (1ère partie)

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Personnage historique et légendaire, immortalisé par les historiens et les hommes de lettres, la Reine Abla Pokou occupe une place de choix dans la conscience collective du peuple baoulé.

Abla Pokou était une princesse ashanti de la Cour de Kumasi. A la mort du roi Oséi Tutu, Daaku, son frère, héritier au trône, perdit la bataille de succession qui l’opposa à son cousin Opoku Warè et fut mis à mort. Clandestinement, sa sœur rassembla ses partisans et quitta la Cour Royale.

Sur la route de l’exode, la traversée du Comoé fut l’épreuve la plus douloureuse. Les eaux du fleuve, devenues tumultueuses, étaient un obstacle sur le chemin des fugitifs poursuivis par l’armée d’Opokou Warè. Après consultation des oracles, le komien Nanki, recommanda, pour calmer les eaux en furie, le sacrifice d’un enfant de sang royal. Devant le refus des différents chefs qui l’accompagnaient de consentir à offrir l’un des leurs, Abla Pkou, pour sauver la vie de tous ceux qui l’avaient suivie dans sa fuite, dût sacrifier au génie du fleuve son enfant unique, une fille selon certaines traditions. Ce geste héroïque qui a permis la traversée du Comoé est en même temps le geste fondateur du royaume baoulé.

Le mythe de l’exode, au cœur duquel se trouve la Reine Abla Pokou, place la femme au centre de la société baoulé. Le système de succession et dévolution des biens en est fortement marqué. La femme est présente à tous les maillons du fonctionnement de la société.

I- La succession matrilinéaire et le système d’héritage

Le système de dévolution des biens et du pouvoir dans la société baoulé est principalement expliqué et justifié par le sacrifice de l’enfant de la Reine. Il consacre la femme comme voie de transmission de l’héritage au sein de la société. Ce sont les « enfants de femme » (« blabla ») qui peuvent prétendre à la succession. L’héritage se transmet d’oncle à neveu utérin. L’enfant de la sœur est le véritable héritier de l’homme. Une autre version de l’épisode de la traversée du fleuve rend plus explicite la place prépondérante de la sœur dans le système de dévolution des biens et du pouvoir. L’enfant offert en sacrifice au fleuve serait celui de la sœur d’Abla Pokou. Dans tous les cas de figure, la femme, à travers le sacrifice de son enfant, devient le symbole même du don de soi.

II- L’exercice du pouvoir et le pouvoir des femmes

Au plan politique, l’exercice du pouvoir n’est pas réservé uniquement aux hommes. Les deux premiers souverains baoulé sont des femmes : Abla Pokou et Akwa Boni. Akwa Boni, nièce d’Abla Pokou, est considérée, par ses conquêtes sur les peuples voisins et son administration, comme celle qui organisa véritablement le Royaume baoulé. La délégation envoyée par Opokou Warè pour demander le retour des Baoulé, car leur départ avait affaibli le royaume ashanti, a été reçue par Bouanli Abo, Reine-mère des Faafouè et Mlan Kpanki, chef des Souafoué Ndranoua avant de se rendre chez la Reine Akwa Boni.

L’histoire des sociétés serait un éternel recommencement. A des époques différentes, des événements et des acteurs différents semblent reproduire des gestes de héros mythiques. L’histoire du peuple baoulé est constellée d’héroïnes à l’image de la reine Abla Pokou. Tiassalé a été fondée par Tano Adjo, sœur de la Reine Abla Pokou. C’est elle qui a mis en place l’administration pour accompagner l’ouverture de la route du sel et du commerce en direction du sud. Déléguée par la Reine pour garder les trésors amassés au cours des combats par les guerriers qu’elle y avait envoyés, Tano Adjo vint s’installer à Tiassalé, campement qui venait d’être créé, avec le titre de régente et une partie des insignes royaux : un siège, un tambour, un bracelet en or massif et sept olifants. Les Nanafouè, lors de leur révolte en 1910 contre les Français, étaient commandés par une femme, Abonou Amouin. La femme a su exercer le pouvoir avec fermeté. Un exemple est donné par le Père Cyprien Arbelbide : « vers 1890, c’est une femme chef des Aïtou qui interdit l’exploitation de l’or dans sa région à la suite d’un incident ; elle maintint son interdiction malgré les interventions des chefs-hommes venus la prier » (Les Baoulé, leur résistance à la colonisation, sd, ronéo, p.24).

L’administration coloniale française a eu, plusieurs fois, affaire à des femmes qui dirigeaient d’une main de poigne leur communauté. La femme est parfois le recours quand le pouvoir des hommes menace la cohésion sociale. Dans les années 1975, le chef du village de N’Gatadolikro (sous-préfecture de Tiébissou), dont le pouvoir était contesté, a été remplacé par une femme. A y voir de près, beaucoup de chefs de villages hommes ne sont, en réalité, que des délégués du pouvoir des femmes. Dans bien des cas, elles ont préféré s’effacer au profit des hommes quand c’était leur tour de gérer la famille ou la société.

Les femmes jouent un rôle déterminant dans la désignation des héritiers, chefs et souverains, car en tant que génitrices, c’est elles qui maîtrisent la généalogie des différentes familles. Symbole de puissance, elles constituent le dernier recours pour conjurer les mauvais sorts qui risquent de mettre en danger la vie de la communauté en dansant l’adjanou, danse d’exorcisme exclusivement féminine2. Lorsque la danse revêt un aspect sacré, elle devient interdite aux hommes et se pratique le plus souvent la nuit.

La femme baoulé, de tout temps, a été au-devant du combat pour la défense ou la survie de son peuple, au péril de sa propre vie comme l’histoire récente de la Côte d’Ivoire vient d’en donner une illustration avec les exactions commises par les rebelles sur les danseuses d’adjanou du village d’Assandrè, dans la sous-préfecture de Sakassou. Elles étaient accusées de freiner, par leurs sortilèges, la progression des troupes de la rébellion sur Abidjan.

IV- Le rôle de pionnier de la femme baoulé

Voici quelques-unes des définitions qui sont données au terme « pionnier » : 1) colon qui s’installe sur des terres inhabitées pour les défricher ; 2) homme qui est le premier à se lancer dans une entreprise, qui fraie le chemin. Les synonymes du mot « pionnier » sont : bâtisseur, créateur, défricheur, promoteur.

En prenant la tête du peuple baoulé pour l’exode, Abla Pokou a été une véritable pionnière. Elle a frayé le chemin qui a conduit à la survie de tous ceux qui l’ont suivie. Elle a bâti un royaume dont le rayonnement a été incontestable dans l’histoire de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique de l’Ouest et qui continue d’exister même si le vaste ensemble politique qui a été créé n’a pu résister au temps pour deux raisons principales : 1) la rapidité du mouvement d’essaimage et des querelles intestines que le pouvoir central n’a pu contrôler ; 2) l’avènement de nouvelles autorités politiques qui ont réduit, presque à néant, le rôle de la royauté qui, même si elle demeure encore de nos jours, est purement symbolique.

Mais, aujourd’hui, quel que soit l’état de l’héritage politique qu’elle a laissé, la Reine Pokou demeure, pour l’ensemble des Baoulé, un symbole, le symbole d’un passé commun, le symbole de leur unité.

Les femmes baoulé, à l’image de leur Reine, sont de véritables pionnières dans la construction de la nation ivoirienne. Dans le domaine économique, trois secteurs peuvent être facilement identifiés.

Suite:  LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ BAOULÉ (Suite et fin)

Par KOUAMÉ N’Guessan (Ethno-Sociologue)

 

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