LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (5/6)

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3. LE RACCOURCI DES ARMES

          « Le bouché qui etais blaissé au nez est devenu FRCI. »

24 décembre 1999, veille de Noël, une mutinerie de soldats en Côte d’Ivoire se transforme en coup d’Etat au bout de quelques jours et porte au pouvoir le général Robert Guéi. Ce coup de force historique et « sans effusion de sang » est accueilli par beaucoup d’Ivoiriens comme un cadeau du père Noël, mais c’était un cadeau empoisonné. On venait d’ouvrir la boîte de pandore.

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L’ambition du général et ses tergiversations transformeront la transition, qui aurait pu nous remettre solidement sur le chemin de l’alternance démocratique, en une période d’intrigues et de manœuvres politiciennes qui ne laissaient rien présager de bon.

La tournée nationale pour le « ET » et le « OU » à la faveur de l’élaboration d’une nouvelle constitution avait chargé politiquement deux conjonctions de coordination habituellement sans problème, les rendant lourdes de sens et de conséquences. Elle avait aussi donné des ailes et des appétits de pouvoir au général, vu la mobilisation des populations dans chacune des régions visitées. Il abandonne vite l’uniforme militaire pour la veste, histoire de préparer l’opinion. Finalement adoptée à 86% des suffrages en juillet 2000, Tia Koné, au nom du Conseil constitutionnel, trouvera dans la nouvelle Loi fondamentale des arguments massues pour écarter de la course à la présidence l’ex-chef d’État Henri Konan Bédié et l’ancien premier ministre Alassane Dramane Ouattara.

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Le 22 octobre, devant le refus du PDCI de l’investir comme candidat, Robert Guéi s’autoproclame « candidat du peuple » pour affronter, avec des prétendants de seconde zone, le candidat Laurent Gbagbo du FPI. L’élection présidentielle est boycottée par le RDR de Ouattara et le PDCI de Bédié. Deux jours plus tard, le ministère de l’Intérieur annonce la victoire du général qui décrète un couvre feu et l’état d’urgence. Gbagbo se déclare aussi chef de l’État et appelle ses militants à descendre dans la rue. Plusieurs centaines de milliers de civils répondent à l’appel. La présidence tombe bientôt aux mains des forces favorables à Gbagbo et l’Armée lui fait allégeance. L’homme, disait-on, avait gagné jusque dans les casernes.

Depuis, les militaires sont devenus des habitués de la scène politique ivoirienne.

Laurent Gbagbo, qui reconnaît être arrivé au pouvoir dans des « conditions calamiteuses », fera les frais des rancœurs passées et des frustrations directement liées à la mauvaise gestion de la transition militaire. Le 19 septembre 2002, des attaques à l’arme de guerre font plusieurs centaines de victimes à Abidjan et à Bouaké. Les rebelles, originaires du nord du pays pour la plupart, prennent le contrôle de Bouaké et de Korhogo, consacrant de facto la partition du pays en deux (Gouëset, 2011).

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L’élection présidentielle qui devait se tenir en octobre 2005 sera maintes fois reportée, le pays étant divisé et les rebelles toujours en armes. Elle n’aura finalement lieu qu’en octobre 2010, après des années de négociation ponctuées par de nombreux accords dont celui de Linas Marcoussis (France, 24 janvier 2003), sans doute le plus célèbre et le plus controversé. Au premier tour, Gbagbo est crédité de 38% des voix, contre 32% pour Ouattara et 25% pour Bédié ; ce dernier appellera à voter pour Ouattara au second tour fixé au 28 novembre. Le 02 décembre, la Commission électorale donne Ouattara vainqueur avec plus de 54% des voix, résultat aussitôt rejeté par le Conseil constitutionnel qui, sous l’inspiration militante de Yao Paul N’dré, proclame le lendemain la victoire de Gbagbo avec plus de 51% des voix.

C’est le début d’une autre crise post-électorale qui finira dans le sang et les larmes. Un remake d’octobre 2000, mais on est passé de 300 à 3000 morts officiellement. Pendant plusieurs mois, la Côte d’Ivoire sera l’un des rares pays au monde à avoir deux présidents, deux premiers ministres et deux gouvernements.

Après plusieurs tentatives infructueuses de règlement pacifique du bras de fer, le 28 mars 2011, les Forces Républicaines de Côte d’ivoire (FRCI), composées de soldats des Forces de Défense et de Sécurité (FDS) ayant fait défection et d’ex-rebelles des Forces Armée des Forces Nouvelles (FAFN), lancent une vaste offensive militaire et, en quatre jours, atteignent Abidjan où elles se heurtent à la résistance farouche des partisans de Gbagbo. Les FRCI n’auront la victoire finale que grâce au soutien aérien de l’Onuci et de la force française Licorne. Laurent Gbagbo est arrêté le 11 avril et, le 06 mai, Alassane Ouattara prêtait serment (Gouëset, 2011). Fin de la nouvelle saison d’une crise ivoirienne sans fin.

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Pendant près d’une décennie, le pays est resté divisé à la fois aux plans administratif, politique et économique. Ayant eu une mainmise totale  sur les ressources de plus de 40% du territoire national pendant toute cette période, les chefs de la rébellion se sont abondamment enrichis. D’autant qu’en plus des taxes diverses prélevées dans le commerce, le transport, l’exploitation minière et forestière, etc., beaucoup se sont transformés en hommes d’affaires puissants et prospères avec des activités dont les ramifications sont souvent signalées dans la sous-région. Il y eut aussi l’attaque et le saccage en toute impunité de l’agence de la BCEAO (Banque Centrale de l’Afrique de l’Ouest) de Bouaké. Au point que certains, comme le commandant Wattao, ont plus d’une fois fait la une des médias et de la presse people pour leur style de vie digne des vedettes du couper-décaler.

Du coup, beaucoup de jeunes désœuvrés, diplômés ou non, se sont mis à rêver de carrière militaire pour sortir de la pauvreté qui, entre-temps, est devenue le pain quotidien du peuple.

En crise permanente depuis les années 1990, l’École ivoirienne, livrée à la FESCI (Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire) de 2000 à 2010 par le régime de la Refondation, n’est plus ce qu’elle fut et, ceux qui, des plus chanceux, parviennent à obtenir un diplôme, se retrouvent sur un marché de l’emploi où le chômage embauche plus que le secteur privé un temps sinistré et maintenant étouffé par l’étau fiscal et une Fonction publique saturée.

D’ailleurs, de plus en plus, les relations, l’argent, le groupe ethnique et la couleur politique sont plus valorisés que les diplômes eux-mêmes.

Les pratiquants de petits métiers, qui peinent aussi à joindre les deux bouts à cause de la crise qui perdure, ne sont pas en reste dans la ruée vers l’uniforme militaire ; si bien que profitant du désordre ambiant, « Le bouché qui [était blessé] au nez est devenu FRCI. » Lui qui, d’une crise à l’autre depuis ces années 1980 qui ont vu sonner le glas du Miracle économique ivoirien, arrivait difficilement à vivre de son métier. Le texte de référence, « le boucher est blessé au nez. », tiré également des archives de l’École ivoirienne de cette époque qui pressentait les bouleversements à venir, se trouve modifié à la page 18 du livre de lecture du CP2 édité en 1998 : « le bélier a blessé le berger au nez. »

Pour tous ces jeunes ivoiriens massivement enrôlés dans l’armée depuis 2002, que ce soit par les forces favorables à Laurent Gbagbo, à l’ex-rébellion et, plus récemment en 2010, à Alassane Ouattara, les convictions politiques, quand il y en a, n’ont certainement jamais plus pesé, dans la prise du risque, que le secret espoir d’une insertion sociale par le raccourci des armes.

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Parce que, par ailleurs, occupée à déclencher périodiquement des crises militaro-politiques depuis 1999 puis à faire beaucoup pour qu’elles cessent tout en faisant autant pour qu’elles reprennent, la classe politique ivoirienne a fait du désarmement, de la démobilisation et de la réinsertion (DDR) des ex-combattants un chantier éternel: 65.000 personnes concernées pour un coût global estimé à 85 milliards de francs CFA. Et pour gérer ce dossier qui est allé en s’alourdissant depuis 2003 au gré des conflits armés et de la paupérisation, deux chefs d’État, trois premiers ministres, aux moins quatre structures étatiques et autant de directeurs se sont succédé.

Dès 2003, les accords de Linas Marcoussis proposaient un gouvernement de transition ayant comme priorité le désarmement des forces belligérantes. Le gouvernement Seydou Diarra, formé au lendemain de ces accords, met sur pied la Commission Nationale de Désarmement, de Démobilisation et de Réinsertion (CNDDR). Confiée à Alain Richard Donwahi, la structure devait réinsérer 48.064 jeunes dont 5500 supplétifs des FDS et 42.564 issus des FAFN. Mais devant l’ampleur de la tâche et l’inexpérience ivoirienne en la matière, la CNDDR peine à convaincre ; elle est muée en 2005 en Programme National de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (PNDDR), afin de redynamiser le processus.

Placé sous l’autorité de Gaston Ouassénan Koné, ce nouveau programme est chargé, sous l’autorité d’un nouveau premier ministre, Charles Konan Banny, « d’assurer la bonne exécution des accords relatifs au démantèlement des milices, au désarmement, à la démobilisation, à la réinsertion et à la réhabilitation communautaire ». Ouassénan Koné ne fera pas mieux que son prédécesseur à cause de la forte adversité politique et de la lenteur des financements.

Avec Guillaume Soro à la primature en 2007, le PNDDR fait place au Programme National de Réhabilitation et de Réinsertion Communautaire (PNRRC), dirigé par Daniel Ouattara Kossomina et qui, après la crise postélectorale de 2011, sera remplacé par l’Autorité pour le Désarmement, la Démobilisation et la Réintégration (ADDR) créée par décret présidentiel le 08 août 2012 et confiée, pour sa direction, à Fidèle Sarassoro (ADDRinfos, 2013, p.2 ; Bidi, 2013).

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Pour de nombreux chômeurs sans espoir et autant de « bouchers ou de bergers blessés au nez » par les vicissitudes de la vie, blessures physiques et blessures psychologiques, il vaut mieux se trouver sur ce chantier prometteur, même quand on n’a pas réellement combattu, pour espérer avoir rapidement un travail et une situation économique stable, les armes constituant à elles seules un moyen de pression efficace pour ceux qui les portent.

Si les milliers de jeunes qui ont répondu à l’appel des armes, de gré ou de force, avaient déjà une profession et une situation sociale digne de ce nom, les programmes « DDR » ne susciteraient pas autant d’intérêt et ne seraient pas, par conséquent, entourés d’autant de tensions, puisque beaucoup seraient immédiatement retournés à leurs vies passées. Mais c’est loin d’être le cas. Si bien qu’en matière de création d’emplois pour la jeunesse, le candidat Alassane Ouattara en avait promis un million au bout de cinq ans, la priorité semble être donnée à ceux qui détiennent les armes et dont la capacité de nuisance ne fait douter personne. L’État est à leurs petits soins.

Les autres peuvent attendre la prochaine crise post-électorale pour se positionner si, d’ici là, ils ne sont pas aussi servis par le « rattrapage » tous azimuts. 1981 ex-combattants sont ainsi devenus des gardes pénitentiaires, 2000 ont été injectés dans la douane, 1000 le seront dans le corps des eaux et forêts et 1500 dans celui des agents de protection civile. Pour d’autres, l’agro-pastoralisme et le secteur du transport sont envisagés pour leur réinsertion (ADDRinfos, 2013, pp.6-7). Comme quoi, qui ne risque rien n’a jamais rien. On a presqu’envie de dire, avec un brin de cynisme, que la guerre nourrit vraiment son homme.

Suite: LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (6/6)

Par Dr. DJANDUÉ Bi Drombé

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