LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (4/6)

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2. UNE GÉNÉRATION COUPER-DECALER (Deuxième partie)

« Bilé regarde plus la télé est devenu BROUTEUR. ils ont vendu la jolie moto de papa pour allé faire BOUKAN. […] Papa qui mangeais du FOUTOU mange maintenant chez HASAN. Le canarie d’Akissi est devenu canarie de ZAMOU. »

Avec le temps, critiqués par une partie de l’opinion choquée par leurs excès, des « boucantiers » ont tenté et réussi à mettre un peu d’eau dans leur « bruit », un peu de charme dans leur vacarme, voire un peu de mots et de sens dans leurs vociférations. Mais le luxe et l’exubérance resteront associés au couper-décaler comme la « galère » au zouglou, si bien que pendant que celui-ci invite sans cesse à retrousser les manches et à se serrer les coudes pour sortir de la précarité, celui-là contribue bruyamment à distiller le goût de la facilité dans l’esprit d’une jeunesse ivoirienne que plus d’une décennie de crise sociopolitique a rendu oisive à force de chômage, et dans une société en panne de repères.

LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (3/6)

« L’argent en vitesse ! » était déjà un slogan publicitaire bien connu en Côte d’Ivoire grâce au Pari Mutuel Urbain (PMU), le couper-décaler dira mieux sans le dire : « L’argent facile ! »

C’est en succombant à l’appel de l’exubérance et de l’ostentation que les enfants « ont vendu la jolie moto de papa pour [aller] faire [le] [BOUCAN] ». Que pouvaient-ils faire d’autre avec autant d’argent ? Et puis, n’est-ce pas pour cela même qu’ils ont « frappé si fort » ? Pêcher du poisson dans la sauce ou voler des mangues, piquer une glace dans le frigo ou quelques pièces dans le porte-monnaie de maman ne suffisent plus ; les larcins d’ado ont fait place à de hauts vols pour des ambitions autrement plus « grandes ». Et pour « voler » encore plus haut, « Bilé [qui ne] regarde plus la télé est devenu BROUTEUR » ; il ira jusqu’à transformer « le [petit] canari d’Akissi » en « canari de ZAMOU » au grand dam de ses géniteurs.

AAAAABILE

Mais ces choses et d’autres se font souvent avec la bénédiction des parents, la pauvreté justifiant certaines complaisances lorsque les enjeux ne sont pas négligeables, et dans un pays où les détournements avérés de fonds publics par les plus grands, en milliards de nos francs, ont pris la mauvaise habitude de demeurer fermement impunis. Cette évolution dangereuse, dans le symbole et dans l’usage, a sans doute d’abord affecté la taille et le volume du « canari », faisant du « petit canari » utilisé pour des besoins domestiques habituels un « gros canari » au service de pratiques mystiques.

Il est vrai que depuis la « feymania » camerounaise, aînée directe du « broutage » ivoirien, escroquerie et sorcellerie ont toujours fait bon ménage (Malaquais, 2001, p.2), dès lors que l’arnaque devient un style de vie et une profession.

Les verrous de la tradition ont cédé sous les thèses féministes, capitalistes et « droit de l’hommistes ». Il fallait bien évoluer, ce qui était d’autant plus souhaitable que, quoi qu’on dise, tout n’est pas rose dans nos coutumes ; mais on ne pouvait pas faire de si belles omelettes sans casser des œufs. Les débris sont là sous nos yeux ! L’autorité parentale a pris du plomb dans l’aile et, disloquées, les familles prennent l’eau de toute part. La famille n’existant plus que de nom dans bien des foyers, « Papa qui [mangeait] du FOUTOU mange maintenant chez [HASSAN]. » Parce que, si manger du poulet braisé arrosé de bière chez Hassan apparaît au premier abord comme un signe extérieur d’ascension sociale ou, tout au moins, de relative « émergence » économique, saisi dans son contexte et dans son rapport nécessaire avec l’ensemble du littexto, cela ne peut être interprété que comme symptomatique de l’éclatement de la cellule familiale. D’ailleurs, manger dehors n’est pas encore très bien vu sous nos cieux.

La dislocation de la famille est étroitement liée à la ville, ce monstre sans visage et sans cœur que l’urbanisation sauvage rend encore plus difficile à contrôler pour nos gouvernants. N’guess Bon Sens ne compare-t-il pas Abidjan à l’au-delà parce que chacun y a un parent, tant il draine du monde ? Au village tout le monde se connaît.

Mais manger du « FOUTOU » à la maison signifie aussi l’attachement à notre tradition culinaire et à une alimentation saine et sécurisée basée sur des produits biologiques ; alors que « chez HASSAN », des produits à la traçabilité douteuse, souvent plus des produits de laboratoire que de la terre, exposent les hommes et les femmes d’aujourd’hui à une alimentation à haut risque pour la santé. L’espérance de vie s’en ressent forcément, en l’absence d’une médecine à la hauteur des nouveaux enjeux de santé publique comme chez les champions des OGM (Organes génétiquement modifiés), qui ont fait du label « Bio » un fond de commerce aussi profond qu’un puits de pétrole saoudien après avoir inondé les marchés du monde avec des aliments de destruction massive, malins qu’ils sont comme des vendeurs ambulants.

 

Et, en filigrane, la confrontation entre le milieu rural favorisant le contact direct avec la nature et le milieu urbain en proie à la dégradation de l’environnement. Bref, les enfants, de plus en plus difficiles à canaliser, ont poussé bien des parents à la démission. Les modèles ne sont plus à la maison mais sur les réseaux sociaux, d’où l’abandon de la télévision pour l’internet où Bilé découvre les joies du « broutage » et les voies obscures du maraboutage. Quand la télévision est facilement associable au domicile familial, l’internet, en revanche, l’est à l’extérieur et au dehors ; d’autant que les cybercafés ont été d’abord les premiers espaces investis par les « brouteurs » pour leurs opérations de vol assisté à l’ordinateur.

Le « broutage » ou « brou », pour faire vite et court, désigne en effet l’arnaque via internet, qui, en provenance du Nigeria et du Cameroun où elle était farouchement traquée, a trouvé en Côte d’Ivoire, en même temps qu’une nouvelle appellation, une terre d’asile. Notre légendaire hospitalité !

Car au Cameroun, on connaissait déjà, depuis le début des années 1990, la « feymania » et les « feymen » dont le plus grand de tous les temps « reste incontestablement Donatien Koagne. » (Sakho, 2011 ; Malaquais, 2001, p.4). Mais la « feymania », à une époque où l’internet n’était pas aussi entré dans les mœurs que de nos jours, privilégiait plutôt le contact direct. Le terme « broutage » trouverait son origine dans le proverbe populaire « Le mouton broute là où on l’attache » ; et notre pays viendrait en troisième position après les deux géants susmentionnés de la cyberescroquerie à l’africaine.

Mieux, selon l’ATCI (Agence de Télécommunications de Côte d’Ivoire), notre pays est devenu « la plaque tournante de l’escroquerie sur Internet » (Kouamé, 2009). Les Blancs en sont les principales cibles et, pour appâter ces « mougous », « pigeons » ou « poissons », les « brouteurs » utilisent diverses stratégies dont le « love », consistant à se faire passer pour un cœur à prendre, hétéro ou homosexuel, la vente d’un héritage, le chantage ou la fraude sur les cartes de crédit, etc. Avec le temps et la communication autour du phénomène, il est devenu de moins en moins facile aux « brouteurs » de parvenir à leurs fins, les potentielles victimes étant dorénavant sur leur garde. Pour surmonter cette difficulté, ils ont recours à des pratiques occultes ou sataniques. Le « Zamou » ou « Bara » consiste ainsi à s’attacher les services d’un marabout afin d’assurer le succès des opérations, en « travaillant » le Blanc (Vladimir, 2013).

Zamouya

L’utilisation frauduleuse de cartes de crédit semble avoir été, dès le départ, à l’origine de la fortune des initiateurs du couper-décaler qui, après avoir « coupé » leurs victimes grâce à des complicités diverses à l’intérieur de réseaux savamment montés, « décalaient » en direction d’Abidjan pour échapper à toute poursuite en Europe (Gbadamassi, 2003 ; Le Seigneur, 2013, pp.12-13), d’où le nom couper-décaler et, jusqu’à nos jours, cette sorte d’alliance entre les Dj, qui ne sont plus forcément aujourd’hui des arnaqueurs, et les nouvelles générations de « brouteurs » dont les noms sont cités « dans les morceaux de DJ Arafat, DJ Mix ou DJ Carter » (Koaci et Ivoirenews, 2010).

Et des noms qui, pour certains, en disent long sur leur pouvoir d’achat ou leur habileté à arnaquer : IB le monarque, Président Bill Gates, La Famille lingot d’or, Général Cfa, Ousmane le banquier, Blokys la Magie, Manby le sorcier, Elkabire le tueur de lion, Benito Bceao, Joël le bourgeois, Balde Maruane le pétrolier, Ovie Jackpot, etc.

Comme le souligne Dimitri (2013), « ces jeunes arnaqueurs gaspillent leur argent dans des bars en participant à des concours de « travaillement » pendant que le Dj prononce leur nom ou fait leur « spot » », si ce n’est pour « s’acheter de belles chaussures, de belles voitures et des habits haut de gamme, pour être dans la tendance » (Koaci et Ivoirenews, 2010), c’est-à-dire, pour mener exactement le style de vie luxueux, extravagant et insolent promu par la philosophie hédoniste du couper-décaler.

Suite: LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (5/6)

Par Dr. DJANDUÉ Bi Drombé

 

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