LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (2/6)

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1. UNE NOUVELLE CULTURE DU SEXE

« Tu va comprendre que mariam joue plus a la balle elle fait la PIPE a son voisin. […] Fatou qui jouais avec sa poupé a DEUX ENFANTS de père different. »

L’intertextualité est ici assurée par « mariam joue à la balle. » et « fatou joue avec sa poupée. », deux textes tirés du livre de lecture du Cours Préparatoire 1ère année (CP1) des années 1980 et repris dans celui de 1997, respectivement aux pages 6 et 44. De tabou qu’il était encore dans ces années, le sexe est aujourd’hui « debout » partout en Côte d’Ivoire et, malheureusement, pas toujours pour la bonne cause. Le disant, loin de nous l’idée de remettre en cause le fait que l’on ait encouragé les parents à parler de sexe avec leur progéniture, notamment à la faveur des campagnes de sensibilisation menées tambours battant contre le Sida, le mal du siècle passé.

INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (1ère Partie)

On peut cependant déplorer qu’il s’en soit suivi, effet collatéral d’une guerre médiatique sans merci, une certaine désacralisation du sexe qui, se retrouvant désormais sur la place publique, tend, depuis, à devenir aussi un terrain de jeu pour les adolescents. La télévision contribuera efficacement à cette « démocratisation » du sexe dans le discours et, peut-être sans le vouloir, dans les actes ; avant de se voir voler la vedette par l’Internet où foisonnent aujourd’hui des sites pornographiques dont l’interdiction d’accès aux mineurs relève de la pure incantation.

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Deux réalités ressortent des extraits du corpus qui orientent ce regard sur la société ivoirienne. Dans la phrase « [Mariam] [ne] joue plus a la balle, elle fait la PIPE [à] son voisin. », les deux verbes conjugués (joue/fait) le sont au présent de l’indicatif. On peut en déduire que ce n’est pas la Mariam des années 1980 qui, ayant grandi, fait aujourd’hui la fellation à son compagnon de classe, lui aussi devenu majeur. L’auteur semble plutôt dire que les Mariam ou les enfants d’autrefois sont différents de ceux de nos jours, qui, plutôt que de jouer d’abord à la balle à leur âge, auraient tendance à manier très tôt le sexe, et avec une certaine dextérité.

C’est une dénonciation de la précocité de plus en plus inquiétante des rapports sexuels. Dans le passage « Fatou qui [jouait] avec sa [poupée] a DEUX ENFANTS de [pères différents]. », en revanche, le premier verbe conjugué l’est à l’imparfait et le second au présent de l’indicatif (jouait/a). Il y a donc un passé et un présent, un avant et un après, mais c’est la même Fatou qui passe d’une époque à une autre, dans une société où s’abstenir de tout rapport sexuel avant le mariage est devenu l’exception, la règle étant la liberté, poussée parfois jusqu’au libertinage, pour chacun de disposer de son corps comme il l’entend. Mais cette liberté sexuelle qui vaut à Fatou de se retrouver avec deux enfants de pères différents à sa charge, elle en partage l’irresponsabilité avec ces deux pères indignes, incapables d’assumer jusqu’au bout leurs multiples érections.

Cela dit, Mariam et Fatou, comme tous les personnages à venir, ne sont que différentes déclinaisons de la société ivoirienne, d’où le choix de prénoms appartenant à la fois au patrimoine onomastique et éducatif de la Côte d’Ivoire. Ce n’est pas par hasard non plus si ces personnages sont tous empruntés à des manuels scolaires destinés à des enfants de cinq à huit ans. C’est l’enfance d’une société ivoirienne qui, de pudique qu’elle était, respectueuse des aînés, des parents et des interdits, a progressivement, avec le temps et les vents contraires, basculé dans le mal et le vice.

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Le vent de changement qui a eu raison du parti unique dès l’aube de la décennie 1990 a bousculé bien des valeurs et des certitudes. La liberté d’opinion et d’expression consacrée par le multipartisme rendait aussi chacun libre de ses choix de vie, y compris de sa vie sexuelle. On comprend dès lors qu’avant la fin de cette même décennie, précisément en 1997, Yopougon ait donné « le nom de rue Princesse à l’une de ses avenues » devenue célèbre. Et Yacouba Konaté (2002) de lâcher : « Il faut le savoir : de toute la Côte-d’Ivoire, la rue Princesse est certainement la plus rutilante de bière, de poissons et poulets braisés, et de sexe. » Elle sera rasée le 05 août 2011 à la faveur de l’« Opération pays propre » initiée par le pouvoir Ouattara, et menée par Anne Ouloto, alors ministre de la Salubrité urbaine, avec un zèle de nouveau chrétien qui lui a valu le robuste surnom de « maman Bulldozer ». D’autant que pour le nouveau régime, démolir ce temple de l’alcool et du sexe était aussi un signal fort par rapport à la moralisation annoncée de la vie publique après une décennie de désinvolture. Mais la rue Princesse renaîtra certainement de ses cendres comme le sphinx, parce qu’elle est devenue un esprit et que, même à coups de bulldozers, il est impossible de venir à bout d’un esprit.

Depuis, une nouvelle culture du sexe est née et se développe en Côte d’Ivoire, marquée par la précocité, le court-termisme, la fugacité et la vacuité des relations, la multiplication des partenaires et le culte du plaisir, la superficialité et le déviationnisme, le tout baignant dans une cupidité généralisée et un matérialisme débridé entretenus par une pauvreté endémique.

Au niveau de l’Éducation nationale, par exemple, l’année 2012-2013 n’a pas crevé l’écran par des résultats scolaires exceptionnels, mais par un taux record de grossesses en milieu scolaire : plus de 5000 cas enregistrés dans tout le pays par les services de santé scolaire et universitaire (SSSU), et, tenez-vous bien, du Cours Élémentaire 2ème année (CE2) au primaire à la classe de Terminale au secondaire. D’après les statistiques, 47% de ces grossesses majoritairement précoces sont imputables aux élèves et étudiants, 4% aux enseignants, et les 49% restants à des personnes venant de divers corps de métiers. Ému par les chiffres, le Gouvernement ivoirien menace et lance la campagne « Zéro grossesse en milieu scolaire » avec l’appui de l’UNFPA, le Fonds des Nations Unies pour la Population.

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Mais il est évident, en reprenant les propos du professeur Kouakou Koffi Roger (2000, p.48), que toute École étant l’émanation de sa société, la société ivoirienne ne peut se porter mal dans son ensemble et exiger de sa composante qu’est l’École d’être saine même si, par idéalisation, cette dernière a pour vocation d’être une institution d’exception puisqu’elle est le lieu par excellence de transmission de savoirs et de formation du citoyen. Tant et si bien qu’à l’instar du professeur, nous avons « peine à imaginer une école qui serait une excroissance sociale aux antipodes de la société qui la fonde et lui donne les moyens d’exister ou de végéter. »

Car, en définitive, les plus de 5000 cas de grossesses déplorés en milieu scolaire ne sont que le fidèle reflet de la nouvelle culture du sexe qui prévaut en Côte d’Ivoire, ce pays où revues et CD pornographiques se vendent à ciel ouvert, et à des prix défiant toute vertu, sans que personne ne s’en émeuve franchement.

D’ailleurs, en attendant les chiffres officiels pour cette année scolaire 2013-2014, un adolescent de 15 ans, élève au Lycée Moderne Usher Assouan de Grand-Lahou, vient de faire mentir le slogan « Zéro grossesse en milieu scolaire » en enceintant à lui tout seul trois filles de sa classe.

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En 2009, en plein régime de la Refondation (2000-2011) qui avait alimenté cette culture du laxisme, du laisser-faire et du laisser-aller depuis le sommet de l’État, en vertu d’une conception plutôt curieuse du principe de liberté cher aux partis de Gauche, la Côte d’Ivoire a été secouée par plusieurs scandales sexuels dont celui de Fresco et celui de la CECP (Caisse d’Epargne et des Chèques Postaux). A Fresco, Djibril, professeur d’Éducation Physique et Sportive (EPS) de son état, s’offrait de chaudes parties de sexe avec des élèves et des femmes mariés de la localité, en prenant bien soin de filmer ses exploits, sans doute pour immortaliser le plaisir.

Avant lui, à la CECP, une femme mariée et mère de famille, s’étant laissée filmer dans des positions compromettantes dans le bureau de son amant, sera surprise de voir leurs ébats publier sur la toile. Ces scandales et bien d’autres ont défrayé la chronique en Côte d’Ivoire, et représentent tous, chacun à sa façon, les signes inquiétants d’une nouvelle culture du sexe fondée sur le règne sans partage de la chair, des étincelles projetées dans l’air par la fournaise de nos bassesses conjuguées : « Les hommes n’ont plus rien dans le cœur, ils ont tout en bas », reprenait déjà Savan Allah en 1996 dans son album du même nom. Elle ne croyait pas si bien dire, elle qui semblait très bien savoir de quoi elle parlait.

Suite: LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (3/6)

Par Dr. DJANDUE Bi Drombé

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