LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (1/6)

0 99

Get real time updates directly on you device, subscribe now.

INTRODUCTION

Après les douloureuses de la colonisation, la Côte d’Ivoire accède à l’indépendance en 1960 à l’instar de la majorité des colonies françaises d’Afrique noire. Le processus de transformation sociale et de modernisation amorcé sous les coups de bottes des colons, se poursuit alors sous la houlette de dirigeants nationaux pas toujours très bien éclairés sur les nouvelles routes d’un développement aux critères importés et mal assimilés. Au cœur de ce processus, l’École occidentale comme lieu d’enseignement et d’acquisition des nouveaux savoirs, savoir-faire et savoir-être ; les religions révélées en tant que véhicules de nouvelles pratiques religieuses ; les médias, la télévision et la radio en tête, comme puissants faiseurs de modèles et  instruments de diffusion des nouvelles valeurs et des nouveaux comportements ; la ville enfin, haut lieu de métissage où les identités culturelles se diluent dans la culture urbaine de masse, et, pour cela, longtemps associée au danger, aux vices et à la dépravation des mœurs dans la littérature négro-africaine d’expression française.

LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (0/6)

                  Le Plateau district.

Le  soir venu, les enfants, occupés désormais à étudier ou à regarder la télévision, désertent les assemblées de contes au clair de lune et/ou autour du feu et, avec elles, les bibliothèques vivantes que sont les vieillards en Afrique ; les plus chanceux retrouveront certains de ces contes dans l’inertie de l’écriture et dans la solitude de leurs livres de lecture. Nos eaux, nos forêts et autres objets sacrés, devenus soudain diaboliques, sont abandonnés ou livrés publiquement aux flammes en guise de témoignages vivants pour se convaincre et convaincre les catéchistes et autres prédicateurs zélés de sa conversion au christianisme. Dans les foyers et les familles, on consacre de plus en plus de temps à regarder la télévision et à écouter la radio, et de moins en moins à se parler et à s’écouter mutuellement ; pendant que les jeunes, séduits par les images et les nouvelles de la ville, fuient en masse l’inconfort des villages et la rudesse des travaux champêtres en rêvant d’une vie plus douce : l’exode rural.

 

logo2Bserc2B2

La société ivoirienne en pleine mutation en oublie parfois ses racines. En l’absence d’une langue nationale capable de fédérer nos diversités ethniques et nos particularismes régionaux en une marque déposée culturelle ivoirienne comme ailleurs sur le continent où le Mali possède son Bambara, le Burkina Faso son Moré, le Sénégal son Wolof, le Ghana son Ashanti ou la RDC son Lingala, la langue du colonisateur, seule langue d’enseignement dans nos écoles et principal moyen d’information dans les médias officiels, s’impose à tous et, malheureusement, souvent au détriment des langues et cultures locales.

De fait, parce qu’elle porte et transporte la culture comme l’hématie porte et transporte l’oxygène dans le sang, la langue est l’âme d’un peuple. La Côte d’Ivoire, devenue le plus francophone des pays francophones d’Afrique noire par la force des choses, en devient aussi le plus culturellement fragile, et donc le plus menacé dans ses valeurs et ses fondements.

Pour Kouakou Koffi Roger (2000, p.48), « si notre société africaine, en général, et ivoirienne, en particulier, est en crise, cela tient à la rencontre phagocytante de notre culture avec celle de notre colonisateur d’hier, de la dilution de notre praxis, de notre vision du monde et de nos valeurs qui en a résulté et des choix discutables opérés au lendemain des indépendances. »

C’était lors du symposium sur la moralisation de la vie scolaire organisé du 04 mars au 31 mai 2000 par l’ONG Phénix-Côte d’Ivoire. Prenant la parole à son tour à cette occasion, le président de ladite ONG, Didier Gnamké Koffi (2000, p.32), renchérissait en ces termes : « La Côte d’Ivoire, on ne le dira jamais assez, connaît une crise morale sans précédent, caractérisée par des fléaux qui ont pour noms tricherie, toxicomanie, alcoolisme, prostitution, corruption, clientélisme, laxisme, laisser-aller, démission, etc. que nous décrions tous. »

Un matin d’août 2013, je reçois dans la messagerie de mon téléphone portable ce sms : «Tu va comprendre que mariam joue plus a la balle elle fait la PIPE a son voisin. Bilé regarde plus la télé est devenu BROUTEUR. ils ont vendu la jolie moto de papa pour allé faire BOUKAN. Fatou qui jouais avec sa poupé a DEUX ENFANTS de père different. Le bouché qui etais blaissé au nez est devenu FRCI. Papa qui mangeais du FOUTOU mange maintenant chez HASAN. Le canarie d’Akissi est devenu canarie de ZAMOU « bonne jrné a toi »»

Exploitant à l’envie l’écriture par jets imposée en textolittérature par l’exigüité de l’espace offert par le SMS et consistant en un enchaînement de phrases courtes et/ou de groupes nominaux, ce littexto, par ailleurs un cas d’école de l’intertextualité, fait d’abord et avant tout appel, dans sa conception, à des textes parus en Côte d’Ivoire pour la plupart au début des années 1980 dans les livres de lecture des deux Cours préparatoires de l’Enseignement primaire, le CP1 et le CP2.

  • « mariam joue à la balle. » ;
  • « bilé regarde la télé. » ;
  • « c’est la jolie moto de papa. » ;
  • « fatou joue avec sa poupée. » ;
  • « le boucher est blessé au nez. » ;
  • « papa mange du foutou. » ;
  • « akissi porte un petit canari sur la tête. ».

aaaaaaaaaaamariame joue à la balle

Au cours des années, certains de ces textes seront repris ou modifiés dans les nouveaux manuels avant de disparaître totalement à partir de 2005.

La notion d’intertextualité tient de ce qu’« il n’y a rien de nouveau sous le soleil », et que, ramenant cette vérité à l’écriture et à la littérature, « tout texte est absorption et transformation d’une multiplicité d’autres textes. » (Ducrot et Todorov, 1972, p.446)

Construit ainsi sur une bipolarité temporelle, le littexto, dans chacune des phases qui le composent, met face à face un hier plein d’innocence et de vertus et un aujourd’hui en proie à la dépravation des mœurs et aux vices. Ces constructions binaires entraînent, pour chaque phrase, un dédoublement du personnage central. La Mariam, le Bilé, la Fatou, le boucher, le papa et l’Akissi d’avant ne sont pas ceux de maintenant. Soit que le même individu, avec le temps et les mauvaises influences, a dévié de la trajectoire du bien et de la vertu (Fatou, le boucher, papa); soit que chaque époque, selon ses airs et ses réalités, a produit sa Mariam, son Bilé et son Akissi.

Quel que soit le cas de figure, le fait est que d’hier à aujourd’hui, de nombreuses eaux ont coulé sous le pont Félix Houphouët-Boigny, emportant avec elles des pans entiers de notre culture et de nos valeurs.

Suite: LA CÔTE D’IVOIRE AU SCANNER DE LA TEXTOLITTÉRATURE (2/6)

Par Dr. DJANDUE Bi Drombé

Comments
Loading...
%d blogueurs aiment cette page :