LA COHABITATION AVEC «L’ÉTRANGER» EN PAYS BAOULÉ: EXEMPLE DU VILLAGE N’GATTADOLIKRO

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Je viens d’un gros village baoulé au cœur de la région du Belier. N’gattadolikro, sur l’axe Yamoussoukro-Bouaké. Comme dans quasiment tous les villages baoulé, et en particulier les 110 de Tiébissou, il abrite une forte communauté nordiste qui vit et respecte les dures règles qui lui sont imposées. Et le terme « règle » n’est pas fortuit, car en effet il s’agit bien d’édits issus de la chefferie qui seraient considérés comme illégaux dans n’importe quelle république moderne. À vrai dire, ces ordonnances traditionnelles sont aussi illégales en Côte d’Ivoire, mais la bienséance et le respect des terres d’autrui font que généralement les choses se passent bien avec les nordistes.

Le protocole en pays akan et la complexité des us, coutumes et autres rites, font qu’il n’est pas commode pour l’étranger de venir s’installer sur ces terres appartenant à des Baoulé. Le mythe du Baoulé qui serait un gentil bizounours béni-oui-oui perd toute sa substance à l’exercice de la cohabitation. Il est certes accueillant, mais accueillant selon ses propres règles. On ne peut pas s’installer et vivre en pays baoulé aussi facilement que les Baoulé sont allés s’installer dans tout l’Ouest ivoirien. Mieux, entre Baoulé d’une même zone et du même village, les règles relatives à la terre sont particulièrement draconiennes. Imaginez ce qu’il en sera pour l’étranger, non baoulé…

Néanmoins, depuis toujours, sans broncher, sans s’en écarter d’une virgule, la communauté nordiste qui réside à N’gattadolikro se plie à ces règles et cohabite en bonne intelligence avec les Baoulé. Ces règles sont nombreuses et parmi celles-ci, il y a longtemps eu l’interdiction stricte de construire en dur; une manière on ne peut plus explicite de vous rappeler que vous êtes là, mais provisoirement. Dans des temps pas si anciens que ça, lorsque vous arriviez dans un de ces villages baoulé, en périphérie vous reconnaissiez immédiatement le Djoulabougou par le type de construction. Depuis une vingtaine d’années les choses ont un peu évolué dans les gros villages, mais dans les zones plus isolées, les Djoulabougou sont toujours en banco, pas question de construire en dur.

Il y a de nombreuses autres règles toutes aussi discutables d’un point de vue extérieur, mais ces règles sont celles de l’accueillant. Ce sont les règles de celui qui, par attribution de ses terres, offre le gîte et le couvert. Ce sont des règles qui sont souvent liées à des croyances animistes ancestrales. Ces règles sont celles de nos parents et elles nous tiennent à cœur car elles participent à des pratiques mystiques censées préserver le village du mauvais œil: ne pas vendre ses terres à l’étranger, mais l’autoriser à les cultiver. Ne pas vendre l’or, mais permettre à l’étranger de céder le sien, bien qu’issu de l’exploitation de notre sous-sol. Adorer son fétiche, mais permettre à l’étranger de construire une mosquée, sans lui imposer sa croyance, ni lui interdire l’appel public à la prière. Sortir les masques que la femme baoulé n’a pas le droit de regarder, mais peu se soucier du regard transgressant de la femme djoula. Il y a donc des règles, mais elles n’empiètent en rien sur le domaine privé de l’étranger.

Il y a enfin toujours eu une saine cohabitation commerciale « gagnant-gagnant » entre nordistes et Baoulé dans ces villages. C’est d’ailleurs à ce niveau que l’entente est la plus palpable. Dahouha possède un troupeau de bœufs qui peut librement paître sur les terres de la famille Kouamé. Aucune rente ne lui sera réclamée pour que ces animaux broutent cette herbe sauvage, mais c’est la femme du vieux Kouamé qui tient un restaurant, à laquelle les viscères des bœufs abattus seront offerts. N’Dri, l’habile chasseur de biches confiera à Koné le transport de son gibier braconné, car lui seul sait par quel chemin de brousse éviter les agents des eaux et forêts. Cette année encore, pour la récolte d’igname, c’est le groupe de Palé, le jeune lobi récemment arrivé de Bouna, qui va s’en charger. Plus courageux qu’eux, il n’y a pas dans le village. Quant au manioc, ce sont les femmes djoula qui vont l’éplucher tandis que leurs sœurs baoulé se chargeront du processus de transformation. Grâce à la boutique d’Amadou, on aura toujours du pain, même s’il est rassis, de l’huile, du savon et du poisson congelé, au fin fond de la brousse. Et que dire de la veille bâchée de Soumaïla, combien de femmes baoulé a-t-elle transportées de nuit en catastrophe, pour qu’elles aillent accoucher à Tiébissou?

Nous sommes Baoulé, nous sommes accueillants, mais nous avons des règles. Ces règles nous les respectons entre nous-mêmes, Baoulé de différentes régions, aussi nous souhaitons que les populations allogènes en face de même. La cohabitation est donc très facile avec nous tant que ces règles sont respectées.

Par Jean Christian KONAN

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