LA CHUTE DES POLITIQUES « KAKADJÉ »

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Depuis les années 1990, le vent de Démocratie qui soufflait sur notre continent avec l’instauration du multipartisme a fait naitre une euphorie au sein de la classe politique ivoirienne. Des querelles et frustrations latentes, le multipartisme aboutit à des divisions au sein de la classe politique ivoirienne. Depuis cette période jusqu’à la crise politico-militaire en 2011 en passant par le coup d’Etat de 1999, et celui manqué de 2002, les dissidences et fractures visibles se sont accentuées, suite au manque de confiance, divisions et intérêts individuels et aux choix des représentants locaux le plus souvent arbitraires, donc controversés durant les échéances électorales locales. La guerre des clans opposants les partis politiques, et parfois même à les acteurs à l’intérieur des partis politiques, le jeu trouble des dinosaures, tous ces faits ont donné naissance au désir de certains politiques de « voler seul », et ce, malgré le mot d’ordre de leur hiérarchie. Ainsi, est né un certain radicalisme avec ses effets pervers. En effet, face à la réalité du terrain, certains politiques ont décidé d’outrepasser les décisions de la hiérarchie pour se présenter en indépendant au niveau local.

De l’euphorie de la victoire à l’échec de la génération des indépendants version 2010 : le cas de Bocanda

Le N’Zi-Comoé, bastion du Pdci-rda a vécu en direct, un bouleversement historique au niveau des législatives avec l’élection de trois députés indépendants en 2010 : Kouassi-Kouassikro, Bocanda et Ouéllé, « le triangle rebelle ». La défunte région du N’zi-Comoé battait ainsi un record historique. Cependant, cette première génération d’indépendants, tout comme la deuxième avait côtoyé la génération des grilleurs d’arachides. Par ailleurs, ils ont eu des accointances avec les « bébés gâtés ». De ce point de vue, certaines mauvaises habitudes observées chez les premiers apparaissent chez ces derniers, par apprentissage, contagion et parfois, par hérédité .

L’odeur de la mauvaise habitude ne se dissipe pas facilement.

Les mauvaises habitudes sont têtues, conservatrices et contagieuses. Elles ne disparaissent pas sans laisser de victimes. Cependant, Dimbokro, ville martyre de part le rôle crucial joué pendant les indépendances, était restée fidèle à son parti traditionnel, les candidats du parti n’ayant pas été inquiétés par la vague d’indépendants.

Cette nouvelle classe qui investissait ce terrain « zouglou » pour la première fois était en passe de susciter un espoir dans la balance lorsque ces derniers sont allés « remettre » leur victoire au président de leur parti d’origine, le président du Pdci-rda. Ils marquaient ainsi leur retour à la maison. Le faisant, ils ont voulu porter un message fort, à savoir que sur le terrain du combat politique et de la proximité avec les populations, des hommes abattent un travail colossal, méritent d’être promus pour le bien-être des populations et des actions salvatrices de leur parti politique, parce qu’ils connaissent mieux la réalité de ces terrains. Ils ont voulu porter le message selon lequel le terrain local n’est pas la basse-cour d’un individu. Le terrain politique n’est pas un héritage pour être pris en otage par des personnalités politiques à qui tout revient de droit ou de fait. Le revers de la médaille a été qu’ils ont fini par trahir les populations qui avaient placé leur confiance en eux en retournant à la maison, leur parti politique. Pourtant, ils avaient devant eu, une véritable opportunité quant au changement voulu par la population. Car le problème n’était pas de retourner ; il fallait travailler réellement sur le terrain. En réalité, une fois de retour à la maison, ils se sont débarrassés de la contrainte qui devrait les pousser à se rendre visibles par leurs promesses électorales et ainsi, assurer leur pouvoir. En allant remettre leur victoire à leur parti politique, ils venaient de sceller leur propre sort, sans s’en rendre compte.

Toujours est-il que les choses sont revenues au point de départ : une région sous l’emprise du Pdci-rda. Le bastion restait intact. Le bilan mitigé de ces candidats indépendants, par la suite si loin des populations qu’ils étaient censés représenter dignement à l’Assemblée Nationale avec des actions concrètes et retombées sur le terrain, ne diffère en rien des bilans passés : ils venaient d’affirmer leur incapacité à défendre les populations qui ont mis leur confiance en eux : disparaitre une fois élus, ne rien faire sur le terrain et utiliser l’image du chef et du « parti fétiche » pour les prochaines batailles était la règle de conduite, une règle politique et une assurance tous risques. Combien d’habitants de nos zones rurales ont pu être avoir une explication réelle des lois votées à l’hémicycle durant toute la période de leur mandat ? Nul ne pourrait trouver la réponse à une telle question. Cette façon de faire a révélé des politiques à courte vue, des apprentis politiques qui se conduisent en véritables chauffeurs de gbaka ou de wôrô-wôrô, sans objectifs clairs et sans boussole dans leur programme politique égrené durant les campagnes. Ils avaient pensé que les populations qui n’ont d’yeux que pour leur parti politique les voteraient toujours. Ils n’ont pas perçu la courbe verticale du changement de mentalités, en état de mi- éveil et des populations qui tendent de plus en plus à s’accrocher aux personnes capables d’essuyer leurs larmes. L’absentéisme sur le terrain observé chez l’honorable Kouamé Kouakou Georges et l’honorable Kramo Kouassi, ex-députés de Bengassou, Bocanda, Kouadioblékro et N’zécrézéssou, Commune et Sous-préfecture, de même que celui de Madame Bobi Assa Emilienne à Dimbokro en sont des illustrations parfaites. Ainsi, tout comme la première génération des « bébés gâtés », ces kakadjés en costume taillé sur mesure venaient de confirmer une politique régionale qui a l’habitude de construire un mur entre élus et populations. Une telle politique est nuisible pour notre région, le N’zi. Aujourd’hui, une autre équipe vient d’investir le terrain. Quel sera le leur bilan ? Seront-ils à la hauteur ? « The future will tell », disent les Anglais. Le bilan des quatre années à venir déterminera le constat.

Changement de la donne : Dimbokro, Toumodi, Yamoussoukro

En vérité, si dans la conception générale, les partis politiques traditionnels détiennent des bastions, il faut avouer que la donne est en train de suivre une nouvelle voie quant aux opinions et visions. Nous savons que tous les partis politiques ivoiriens sont foncièrement tribaliques, les bastions obéissant aux ethnies rattachées à ces partis traditionnels. Cependant, depuis plus de deux décennies, les populations semblent comprendre de plus en plus la nécessité de faire des choix judicieux, des choix qui leur profitent. La lucidité semble s’emparer de leur mentalité. Le temps des « bébés gâtés » et « grilleurs d’arachides », semble apparemment révolu, même si les habitudes sont têtues. Ainsi, la garantie d’être élu n’est plus forcément liée au choix porté par des caciques, des présidents de partis politiques qui tendent à gérer les élections régionales comme leur bien privé. Beaucoup qui ont cru battre campagne avec l’image du mentor du « parti fétiche » ont mordu à la poussière et se sont ainsi fourvoyés, faisant ainsi le lit à une nouvelle génération d’élus : Dimbokro et Kouassi-Kouassikro, pour ce qui est de la région du N’Zi, Toumodi, Yamoussoukro, Divo, Plateau, etc…. Le signale semble venir de la population elle-même :

Nous sommes fatigués des caciques, des familles qui dominent la vie politique sans partage, des élus fantômes qui disparaissent et réapparaissent pour venir nous mentir encore et encore…

La nouvelle donne en 2016: une diversification de la composante politique

Certaines zones ont enregistré pendant les élections de décembre 2016, une mosaïque de candidats ; le choix porté sur eux par la population nous amène à faire un constat : présence, actions régulières et proximité du candidat sur le terrain, d’où le soutien de la population. La nouvelle donne, si nous tenons compte des choix qui ont été fait, nous amène à comprendre que les lignes sont en train de bouger. Certaines localités symboles comme Cocody, Plateau, Yamoussoukro, Toumodi, Daoukro, Kouassi-Kouassikro, par exemple, ont enregistré la victoire des indépendants, ou d’un autre parti politique autre que le détenteur exclusif du bastion, ce qui participe de l’équilibre partiel de notre hémicycle. Dimbokro et Divo ont vu la victoire de l’UDPCI, sauf à Bocanda où la candidate du RHDP a remporté une victoire écrasante. Pour les observateurs avertis de la scène politique, toutes ces victoires ne doivent étonner personne. Que ce soit les honorables YAO Séraphin à Dimbokro, Eliane N’da N’ZI à Bocanda, Yasmine OUEGNIN à Cocody, Dr VAMOUSSA Coulibaly à Divo, pour ne citer que ces quatre modèles, tous sans exceptions s’investissent dans leur zone respective en partageant le quotidien des populations qu’ils représentent et y mettent les moyens pour soulager les nombreux problèmes sociaux auxquels ils sont confrontés. Ils font un avec leur population, car ils portent à l’hémicycle, leurs différentes préoccupations. Ces députés singuliers ne font que combler un vide, un profond vide d’ailleurs eu égard au passé qu’a vécu la région du N’zi.

La chute des « kakadjé »: un avertissement aux futurs « kakadjé »

En attendant les autres échéances électorales dans le N’zi, les premiers « kakadjé » ont été rattrapés par le temps aux dernières élections législatives de décembre 2016. Le virus qui avait vu émerger la vague d’indépendants lors des élections législatives de 2000 dans le « triangle rebelle » a fini par contaminer Dimbokro, Toumodi, Yamoussoukro. La dernière législative dans le N’zi et même dans certaines localités démontrent la capacité des populations à percevoir clairement cette politique sans issue favorable pour elles. Ainsi, tout comme la chute des dynasties familiales à Yamoussoukro, Toumodi, Daoukro, Dimbokro et Bocanda n’ont pas échappé au tsunami de cet échec qui est la résultante d’une logique sociale : le changement ; véritables politiques à courte vue, nos ex-députés ont été secoués par la sortie fracassante d’une nouvelle vague de politiques qui se sacrifient pour leurs populations. L’avenir donnera peut-être une leçon aux partis traditionnels quant au choix judicieux à faire, les « chevaux » capables de faire du sprint, des hommes et femmes qui travaillent réellement sur le terrain afin de porter haut, des valeurs politiques longtemps perverties par des individus masqués ou aveuglés par leurs ambitions personnelles. Réalité ou mirage, émergence d’une nouvelle appréciation de la chose politique par les politiques locaux ? Le bilan de ce quinquennat-ci nous permettra de percevoir de quel côté pèsera la balance. Les trahisons sont multiples et surprennent parfois, comme si ces gens qui prennent le pouvoir n’étaient pas préparées à le recevoir. Les législatives-ci, celle de décembre 2016 ont donné à la région du N’zi, une nouvelle composante avec l’entrée de l’UDPCI dans le cercle fermé des élus de la région avec l’honorable YAO Kouadio Séraphin. Beaucoup ont été surpris par cette victoire. Mais pour les esprits avertis, une chose était claire : donner à César, ce qui lui appartient et en la matière, ce césar, c’était l’actuel défenseur des causes de la population de Dimbokro, l’honorable YAO Séraphin. En effet, cet homme à l’allure calme, serein et apparemment méconnu est en réalité un véritable acteur de développement et un fin politique dans la gestion pratique du social, choses qui ont amené les populations à lui accorder leur confiance. Proche de la population de la ville mythique de Dimbokro depuis des années, il écoute méthodiquement leurs préoccupations quand il la rencontre pour en faire son combat. Le faisant, il a su gagner sa confiance par le travail acharné sur le terrain. Les résultats ont donc confirmé la juste reconnaissance d’une population qui se sent abandonnée par la majorité de ses fils et filles vivant pourtant dans une insolente opulence. Le cas de l’honorable Eliane N’zi en est également la preuve que la population « voit clair ». Avec son projet 1 Agba = 1 hectare de manioc, elle a fini par conquérir les esprits les plus rebelles quant à sa volonté de mener à bien un projet social pour le bonheur des populations qui en tireront le plus gros bénéfice.

Glossaire :

  1. Kakadjé : fourmis tisserandes, fourmis de couleur orange qui résident généralement sur les fruits et empêchent les hommes de les cueillir une fois en maturité, bien qu’elles ne puissent pas les consommer. C’est en sorte une sorte de gâchis puisque les fruits peuvent finir par ne pas être consommés et pourrir. Une extrapolation sur le plan politique fait référence aux hommes politiques incapables de la moindre action de développement, se contentent de disparaitre pour réapparaitre quelques mois après les élections. Leur particularité : empêcher par tous les moyens, un quelconque adversaire politique capable de mener des actions de développement d’être élus.
  2. Grilleurs d’arachides : La philosophie du « grilleur d’arachides » recommande que l’on ne regarde pas dans la bouche de celui qui grille des arachides. Cette parabole africaine prend son sens dans une représentation des attributs du pouvoir politique sur le continent Afrique. Griller l’arachide sous-tend qu’à un moment donné de la cuisson, le grilleur en apprécie la teneur en sel et le niveau de cuisson. Symboliquement, la relation entre l’acte de griller et la bouche qui goutte tient dans le privilège du grilleur d’appartenir au cercle restreint de la clientèle politique, bénéficiaire de la répartition inégale, mais socialement et politiquement légitime du fait de son positionnement. L’évocation de la bouche renvoie ici à la logique de manducation fortement présente dans la représentation sociale de l’exercice du pouvoir politique en Afrique.
  3. Bébés gâtés : fait référence à un groupe de politiques ayant vécus dans les grâces du Père Fondateur de la Nation Ivoirienne. Ces derniers, bien qu’ayant été entachés par des détournements massifs et les gros scandales dans la gestion de la chose publique n’ont jamais été inquiétés, car bénéficiant de la largesse du Père Fondateur. Ce sont eux qui ont pris les rênes du pouvoir suite à la mort de ce dernier.
  4. Zouglou : Le terme zouglou sort du terroir baoulé. Il désigne un endroit touffu de la forêt, fait de ronces, de lianes et difficilement pénétrable (YAPI Michel, 2017). Quand un baoulé vous dit : « bo n’ga ti zouglou ! », cela signifie qu’il va avoir du mal à la défricher. Ramené au contexte universitaire de l’époque, le terme zouglou s’appliquait à une réalité estudiantine difficilement supportable pour des étudiants qui étaient confrontés à une réalité socio-économique intenable, d’où l’expression « be ti lè zouglou » (ils sont entassés comme des ordures), pour évoquer les mauvaises conditions de logement dans les dortoirs des étudiants.
  5. « Toih wouwafouè » ou « sran nguè i kpèliè tôli nzuénou », ou « adjôhouwlèfoué » : Termes qui traduisent l’impuissance sexuelle de l’homme et caractérisés par l’incapacité à avoir des relations sexuelles avec une femme ; ils sont également caractérisés par la jalousie, racontent à tout le monde qu’ils couchent avec la femme la plus convoitée du secteur dont ils sont très proches quotidiennement. Les « Kakadjé » représentent les dynasties familiales, les différents clans et les individus fortunés qui ont une influence dans la haute sphère politique et qui empêchent par tous les moyens, leurs adversaires politiques d’être élus pour participer au développement parce qu’ils pourraient les faire disparaitre en faisant ce qu’ils sont incapables de faire. Les politiques qui ont cette caractéristique sont très éloquents, se vantent partout de pouvoir faire, mais en réalité, ils n’ont jamais rien apporté de concret si ce n’est la réalisation de leurs affaires personnelles pour leur seule gloire.

Par Dr YAPI Michel

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