JUSTE UN PETIT LOPIN DE CŒUR!

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J’ai longuement hésité avant d’oser écrire ces lignes. En fin de compte j’ai estimé que je te dois des explications et beaucoup d’excuses. Je n’ai jamais voulu que les choses prennent une telle tournure. Et puis, il s’est installé progressivement dans mon cœur, dans ma vie. Je me suis battue contre moi-même, pour me garder loin de votre vie. Mais, chaque fois que je fais un pas en arrière, mon cœur, comme un aimant, me pousse vers lui. Et puis, il y a eu l’enfant, mon unique enfant à presque quarante-deux ans. Un miracle pour moi. Je n’ai jamais imaginé donné mon sein, déjà fané, à un enfant. Pourtant, j’ai vu une rivière de lait couler de cet organe presque mort.

Tout est allé si vite… De toute ma vie je n’ai connu qu’un léger flirt à l’âge de vingt-cinq ans. L’église et l’école se sont partagé ma vie sans que je ne mesure la gravité de ma distance avec l’amour. Les garçons ont commencé à avoir peur de moi, peur de ma vie trop pieuse et trop studieuse. À vingt-trois ans je décroche la maîtrise en droit public avec la mention bien. Un an après, j’entre à l’ENA, section administration financière. C’est pendant une sortie entre énarques qu’un jeune homme m’a donné un baiser furtif, le premier de toute ma vie. Mais, il était fiancé à une autre camarade de la promotion. Elle nous a vus. Toute l’histoire s’est arrêtée là. J’en ai eu la honte de ma vie. Plus jamais je n’ai osé approcher un autre homme.

Jeune cadre supérieure de l’administration financière à seulement vingt-cinq ans, j’en deviens orgueilleuse, un peu trop arrogante. Ma beauté et ma vie exagérément pieuse ont petit à petit éloigné de moi toutes les velléités et tentatives des hommes. Pour m’enfermer davantage, on me mute dans une ville de l’intérieur comme trésorière principale, après avoir servi pendant cinq ans à la capitale.

La trésorerie est un bâtiment à deux niveaux. Le service occupe le rez-de-chaussée. J’occupe le logement de l’administrateur en haut. J’y vis avec ma petite-sœur, deux domestiques et un vigile. Tous les chefs de services régionaux sont mariés. Mes subalternes et les autres fonctionnaires me regardent de loin et pratiquement avec déférence. Et le temps passe sans que je ne trouve le moyen de rencontrer l’âme sœur, un homme qui partage ma solitude chaque fois plus cruelle, plus meurtrière. Je ne peux m’ouvrir aux autres femmes de mon service. Je suis leur chef, leur directrice régionale; la grande patronne. Comment puis-je descendre plus bas, un peu vers la vie? Je me cache de temps en temps derrière la porte pour écouter leurs histoires amoureuses, après des week-ends torrides. Mon être en vibre pour me dire que je n’ai pas le droit de vivre ma fonction comme une fatalité. Pourtant, je ne peux me détacher de l’image que j’ai donnée de moi à tout le monde. Cette image qui me prive des joies et plaisirs de la vie, d’une vie normale. Ma petite-sœur voit un ami. Elle veut me le cacher. Un jour je les ai surpris à l’entrée de la maison se donnant des baisers juvéniles et chaleureux. J’ai continué à l’intérieur sans rien dire. Le jeune garçon est parti rapidement. Annick m’a suivie à l’intérieur, en pleurs. Ma vie est si rigoureuse et si austère qu’elle pense que je la mettrai à la porte. « Ton travail au lycée est excellent. Tu as bientôt dix-huit ans. Cueille la vie. Prends soin de toi. Si tu l’aimes suffisamment, alors soyez heureux si tu penses que cet amour est réciproque. Ne fais pas comme moi. » Elle est allée dans sa chambre, surprise. Elle ne comprend ma réaction, moi, la femme droite, presque rigide.

En fin d’année, le nouveau préfet de la ville a reçu tous les fonctionnaires de la ville à dîner chez lui. À part les enseignants, les autres services n’en comptent qu’un petit nombre. Il est venu avec ses camarades syndicalistes enseignants. Ils ont déjà un peu bu dehors, avant de gagner la résidence du gouverneur. Ils sont bruyants et joyeux. Leur joie contagieuse a manqué à la cérémonie trop solennelle, puisqu’elle est en train de prendre fin. Les chefs de services souhaitent leurs vœux de nouvel an au premier citoyen de la ville et ils rentrent. Je suis déjà au volant de ma voiture lorsqu’il gratte la portière. Je baisse la vitre. « Venez avec nous, Madame! La nuit est trop belle pour qu’on se couche à vingt-deux heures. » Il est si direct. Je refuse d’abord l’invitation. Au bout de quelques mètres je rebrousse chemin. N’a-t-il pas raison en définitive? Et puis, qui m’attend à la maison? J’ai accordé à ma petite-sœur de sortir avec des amis.

Il peine à démarrer sa moto. « Je pense que votre état ne vous permet pas de conduire la moto maintenant. Confiez-la aux vigiles et montez avec moi. La nuit est effectivement trop belle pour qu’on se couche à cette heure. » Il est surpris. Mais, il obéit. Je les suis dans l’unique bar climatisé de la ville. L’endroit est trop bruyant. Il se rend compte de ma gêne. Il propose de me raccompagner. Dehors, la dernière nuit de décembre est toute scintillante. Les deux verres d’alcool que j’ai bus me libèrent totalement de mes manières stéréotypées. Il est à côté de moi. « Je vois que vous voulez profiter de la nuit! Prenez la voiture! Nous allons à un endroit plus calme où vous pourrez admirer ces instants féeriques. » Je lui obéis.

Tout juste à la sortie de la ville il y a une natte de rocher. Il me tient par la main comme une reine. Je joue le jeu. Nous nous asseyons d’abord, un peu éloignés l’un de l’autre. Il me montre les merveilles du ciel. Il n’y a pas de lune. Les étoiles peignent la voûte céleste de petites taches toute blanches. Le fond noir en fait un tableau extraordinairement captivant. Il me le commente comme à un élève. Chaque mot est une perle d’images. Je ne sais pas exactement à quel moment nos têtes se sont touchées. Je me rappelle seulement que je l’ai embrassé, maladroitement d’ailleurs. Je n’en ai pas l’habitude. Et nous avons fait l’amour. Une fois? Deux fois? Mille fois, peut-être. Il m’a fait femme pour la première fois de toute ma vie. Je venais de fêter le quarantième anniversaire de ma venue au monde. Il m’a trouvée encore intacte. Il n’en revient pas. Il m’a tout juste dit qu’il est marié, et qu’il ne souhaite me faire du mal, ni à sa femme du reste, vu ce qu’il vient de constater. Il a ajouté qu’il a cinq ans de moins que moi. Je ne l’écoute pas. Je vis mon bonheur. Je vis cette extase que je découvre à quarante ans. Je sens mes entrailles frémir. Je sens mon cœur battre. Tout mon être chante à la vie. Je ne veux rien savoir du reste. « Merci pour cet instant miraculeux. Je suis une vieille fille. Dans ma situation on prend ce que la vie nous donne. On profite de chaque occasion de partage d’amour comme le dernier. Je ne te demande rien. Je ne t’exige rien. Je ne peux être un obstacle à ta vie de couple. Donne-moi de temps en temps ce petit moment de voyage dans le lointain. Je saurai saisir cette petite fenêtre que tu m’ouvres sur la vie comme le clin d’œil de Dieu. » Il m’embrasse tendrement. Je réponds avec des coups de langue de débutante. Je l’enlace à l’étouffer. Il en rit. Son rire est contagieux. Son parfum viril inonde mes narines. Pour la première j’ai un male si près de moi pendant longtemps.

Le ciel s’éclaircit. Les étoiles s’estompent. L’aube se dessine. C’est peut-être mon crépuscule. Reviendra-t-il vers moi? Cette nuit ne mourra-t-elle pas avec sa folie? Et il est revenu plusieurs fois, sans jamais rester toute la nuit, pour le respect que nous avons pour toi. Oui! Cela te surprend peut-être. Parce qu’on ne peut prétendre respecter une femme et lui voler des instants de sa vie conjugale. Pourtant c’est ce que j’éprouve pour toi; beaucoup de respect. Maintenant que tu sais tout, je te demande pardon. Je ne veux pas te le prendre. Je ne l’achète pas avec mon argent. Il n’en fait jamais cas du reste. Je lui fais des cadeaux. Je fais des cadeaux aux enfants. Il ne m’a jamais demandé le moindre centime. Il est si fier.

Et il y a eu l’enfant. J’ai eu peur de l’informer dès le départ. Il l’a quand même su. Je lui ai demandé de me permettre de le garder. Il l’a compris. Il sait que je ne pourrai sans doute pas en faire d’autres. Il l’a accepté. Nous avons prévu t’informer après, le temps de trouver les mots justes et le moment idéal. Malheureusement, la ville est petite. Tu as tout su, j’imagine, brutalement. Je sais que tu souffres. Je ne veux te le prendre. Je souhaite simplement que tu acceptes de me faire une petite place à côté de toi. Tu as dix ans de moins que moi. Cet enfant est le tien. Il est le frère de tes trois enfants. Je ne sais pas si je vivrai très longtemps pour le voir grandir. Toi, si. Si tu acceptes de me recevoir, je viendrai te le confier, pour qu’il apprenne à vivre avec ses autres frères et sœurs. Je comprends ta réaction, ta colère. Je ne t’en voudrai jamais de te savoir trahie par l’autre, celui qui t’a juré fidélité devant les hommes et devant Dieu. Je ne suis pas ta rivale. Je ne le serai jamais, parce que je ne créerai pas d’opposition entre nous. Il le sait. Seulement que je ne peux pas me trouver un autre homme. Je n’en ai plus le temps. Je n’en ai pas le cœur. Je n’en ai pas la force. Je ne te ferai pas l’injure de dire que Claude est l’homme de ma vie. Il est l’homme qui m’a donné une vie de femme, une vie de mère. Voilà notre histoire.

Par Irié BOLIBI, Le Prince de Laboll

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