INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (24ème Partie)

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2. DE LA « LITTÉRATURE CELLULAIRE » : CONCEPT ET UTILITÉ SOCIALE

2.2. De l’utilité sociale de la « littérature cellulaire » en Côte d’Ivoire

2.2.3. Écrire comme on vit  (1/2)

La « littérature cellulaire » ivoirienne est un miroir qui nous renvoie chaque jour notre propre image, image fidèle ou caricaturale, transformée ou déformée, à travers la peinture de nos réalités quotidiennes, et ce par le langage qu’elle adopte, les personnages qu’elle met en scène, leurs actions et leurs réactions.

INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (23ème Partie)

Mais « Écrire comme on vit » s’entend bien au-delà du langage et des personnages, par rapport à des considérations touchant moins directement aux écrits eux-mêmes qu’aux réalités sociologiques qui les inspirent et qu’ils reflètent, ce qui inclut, par exemple, les espaces réels projetés, la place de la religion, l’influence des alliances interethniques, les stéréotypes sociaux et l’actualité sociopolitique.

– Les espaces réels projetés

Les espaces réels projetés dans les courts récits de la « littérature cellulaire » ivoirienne le sont tantôt de façon implicite (espaces insinués), tantôt de façon explicites (espaces nommés). Lorsqu’ils sont nommés, ce sont des espaces familiers que le lecteur peut facilement rattacher à son vécu quotidien : l’école ou la salle de classe ; le maquis, le bar ou le restaurant ; la rue, la maison, un village, la pharmacie, l’hôpital, chez le féticheur, l’église ou la mosquée, etc.

Lorsqu’ils sont simplement insinués, il est d’autant plus facile pour le lecteur de deviner ces espaces que l’histoire racontée le raconte lui et la société ivoirienne dans son ensemble, si ce ne sont les personnages mis en scène qui les mettent également en scène.

06/06/2013 09:58 : Deux amis discutent autour d’une biere, la FLAG. Un bété et un dioula. Le dioula dit au bété, meme la biere meme nous suporte. FLAG signifie: Faut Laisser Alassane Gouverner. Le bété replique en disant: Faut Liberer Aussi Gbagbo. Qui des deux a raison? bne journee.

Le lecteur ivoirien peut difficilement lire ce bref récit sans penser à un « maquis » comme l’espace où se déroule l’histoire. D’ailleurs, lorsque l’activité interactive des lecteurs ou leur talent de recréation touchent aussi à l’espace comme ils peuvent toucher au personnage ou au temps au-delà de l’écriture elle-même, l’espace insinué dans une première version peut apparaître soudain explicité ou nommé dans une autre version de la même histoire. Pour preuve :

07/07/2013 21:19 : 1 djoula é 1 bete von prendr 1 po ds 1 maki il cmde 1e (FLAG)le djoula 2mand o bete connè tu la signification 2(FLAG)le djoula di:Faut LAISSE ADO GAGNE,le bete eten abatu replik (FLAG) veu di:FAUT LIBERE AUSSI GBAGBO.BN dimanche

Cette seconde version de la même histoire opère trois changements importants par rapport à la première. En plus de l’explicitation de l’espace, elle nous fait passer de l’écriture standard à l’écriture sms tout en enrichissant la trame de la narration.

– La place de la religion

Multiethnique et multiculturelle, la Côte d’Ivoire est aussi un pays multiconfessionnel où se côtoient au quotidien chrétiens, musulmans et adeptes d’autres religions. Il n’est pas rare de voir cohabiter pacifiquement différentes religions au sein d’une même famille. Cette diversité transparaît dans la « littérature cellulaire » ivoirienne sans doute plus que ne la reflète notre corpus et, avec elle, cette explosion de foi dans la population ivoirienne qui a souvent orienté vers la religion des chasseurs de fortune déguisés en hommes de Dieu. La catégorie PRIÈRES dans le recueil de sms est la meilleure traduction de cette réalité, tout comme l’évocation massive de Dieu et la formulation de bénédictions diverses à la fin de nombreux écrits.

– Les alliances interethniques et les stéréotypes sociaux

Les alliances interethniques ou alliances à plaisanterie sont des pactes de non agression existant entre plusieurs peuples d’Afrique et de Côte d’Ivoire. C’est ainsi, par exemple, que les Gouro sont alliés des Yacouba et des Sénoufo, les Baoulé alliés des Agni ; ou qu’il y a alliance entre les Abbey et les Attié, etc. Souvent liées à des guerres anciennes ou tout au moins à des situations de conflit ayant entrainé le sang et la mort, leurs origines se situent au carrefour de la légende et de la réalité. Quant aux stéréotypes ou clichés, ils renvoient à des images ou des idées globalement partagées par un groupe social à propos d’un autre ou à propos d’une réalité.

Dans la vie de tous les jours, les alliances interethniques donnent lieu à des scènes de plaisanterie entre les alliés. Ils se taxent mutuellement d’être les esclaves les uns des autres, s’insultent amicalement, se rendent plus spontanément des services, etc. Liés peut-être aux alliances à l’origine, les stéréotypes sont des étiquettes qui ont fini par tomber dans le domaine public national à l’image du « Yako » akan, de telle sorte qu’en Côte d’Ivoire ce ne sont plus seulement leurs alliés qui disent des Adjoukrou qu’ils mangent l’attiéké sans boire de l’eau, des Gouro qu’ils sont portés sur le sexe, des Agni qu’ils adorent la liqueur, des Baoulé qu’ils raffolent du vin ou des femmes baoulé qu’elles aiment les Blancs, des Bété qu’ils aiment la palabre, des Attié qu’ils affectionnent les escargots, des Dioula qu’ils sont…, etc.

Suite: INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (25ème Partie)

Par Dr DJANDUÉ Bi Drombé, Version originale achevée en septembre 2013

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