INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (23ème Partie)

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2. DE LA « LITTÉRATURE CELLULAIRE » : CONCEPT ET UTILITÉ SOCIALE

2.2. De l’utilité sociale de la « littérature cellulaire » en Côte d’Ivoire

2.2.2. Écrire comme on est

En voyant dans l’écriture sms une « manifestation identitaire », Penloup (2012) associe à ce système scriptural de transgression une forme de revendication jeune et adolescente, ce désir de liberté et d’affirmation souvent exprimé par la contestation, la défiance et la violation des tabous. En ce sens, l’écriture sms, portée à certain niveau de complexité dans la simplification des formes, peut être utilisée comme un code entre des personnes partageant les mêmes valeurs et les mêmes revendications.

INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (22ème Partie)

Mais l’écriture sms, considérée dans le cadre de la « littérature cellulaire » ivoirienne en particulier, franchit facilement les frontières de toutes sortes, si bien qu’il ne semble plus y avoir d’un côté ceux qui utilisent ce langage et, de l’autre, ceux qui ne l’utilisent pas, mais des personnes qui, ayant toutes adopté l’écriture sms, ne se situent pas au même niveau de transgression de la norme. Il est permis d’envisager, en effet, en attendant que des études empiriques le démontrent en ce qui concerne la Côte d’Ivoire, que le niveau d’« SMisation » des textos dépend de plusieurs facteurs dont le profil des usagers, le contenu thématique, les caractéristiques techniques du portable utilisé, les conditions physiques et la situation de communication dans lesquelles ils voient le jour ainsi que leur extension.

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– Par rapport au profil des usagers, c’est-à-dire leur âge, leur niveau d’instruction, leur sexe, etc., les auteurs plus jeunes franchissent plus facilement le N.2 sur l’axe de la transgression que les auteurs adultes, et en adoptant des techniques de simplification plus osées, telles que les abréviations par substitution numérique et les ellipses par contraction. En même temps, ces auteurs plus jeunes, comme tous les autres usagers du SMS, ont plutôt tendance à écrire plus « normalement » si le message est destiné à un adulte (le père, la mère, le collègue, le supérieur hiérarchique, etc.). Par ailleurs, en considérant le niveau d’instruction, par exemple, les personnes plus instruites ont plus tendance à écrire « normalement » que les autres, l’écriture sms pouvant être utilisée comme un raccourci scriptural pour des personnes présentant de sérieuses lacunes en orthographe. Il est aussi vrai, cependant, qu’une bonne maîtrise de l’orthographe assure une meilleure construction du langage sms, mieux connaître l’orthographe d’un mot permettant aussi de savoir mieux l’abréger (Macedo-Rouet, SA).

– Par rapport au contenu thématique des textos, c’est-à-dire le sujet qu’on y aborde, nous avons pu constater, par exemple, à l’analyse des textos du corpus et de nombreux autres passer par notre téléphone portable, que les sujets plus sérieux ou plus importants incitent à écrire plus « normalement » que ceux qui le sont moins ou pas du tout, le caractère sérieux ou important du sujet n’étant apprécié que par celui ou celle qui écrit, selon son éducation, ses valeurs, ses croyances, ses besoins du moment, etc.

– Par rapport aux caractéristiques techniques du portable, ce qui renvoie à la taille de l’écran, au type de clavier utilisé, au nombre de caractères admis par sms, etc., les téléphones portables à petit écran et utilisant le clavier 3×4 poussent plus à « SMiser » que ceux disposant d’un écran moins réduit à l’échelle du cellulaire et d’un clavier QWERTY ou AZERTY, ces derniers offrant à la fois plus d’espace d’écriture et la possibilité de taper chaque lettre en un seul clic.

– Par rapport aux conditions physiques d’écriture, c’est-à-dire la posture de l’utilisateur, le lieu où il se trouve et à quel moment, une position confortable (debout, assis ou couché) dans un espace maîtrisé ou contrôlé (sa chambre, son bureau, sa voiture, etc.) à un moment propice (seul, sans occupations, etc.) favorise naturellement le désir d’écrire plus « normalement » que des conditions inconfortables. Évidemment, ces conditions physiques ne sont pas sans rapport avec l’état psychologique de celui ou celle qui écrit.

– Par rapport à la situation de communication. Ainsi que nous l’avons souligné en d’autres circonstances, une conversation par sms, c’est-à-dire, une situation de communication basée sur des questions-réponses ou interventions-réactions, incite plus à l’abréviation des formes. Pour un texto construit en dehors de l’urgence et de la pression qui caractérisent une conversation, l’auteur a, en principe, le temps de former « normalement » les mots.

– Par rapport à l’extension (textos courts ou textos longs), les textos longs font plus facilement recourir à l’abréviation, celle-ci apparaissant d’abord et avant tout comme moyen de gestion de l’espace disponible. Il n’est pas rare, par exemple, de se voir revenir sur un texte correctement saisi au départ pour l’élaguer profondément sous la contrainte de l’espace.

Tous ces facteurs analysés séparément se combinent toujours pour déterminer le degré d’« SMisation » du texto dans son utilisation populaire. Ils expliquent aussi le balancement, en « littérature cellulaire », entre le système normatif et la « norme » sms. C’est-à-dire aussi bien le nombre des formes abrégées dans le texto (aspect quantitatif et vision intersystémique) que les techniques d’abréviation utilisées (aspect qualitatif et vision intrasystémique).

Il y a donc, d’une part, un « Écrire comme on est » au regard de l’écriture sms, où chacun « SMise » en fonction de ce qu’il est et de ce qu’il a comme appareil, de où il se trouve et comment, de quoi il parle et avec qui ; mais il y a aussi, d’autre part, un « Écrire comme on est » en rapport étroit avec la « littérature cellulaire » ivoirienne.

En abordant ce second volet du sous-titre, remarquons d’entrée que c’est déjà écrire comme on est que d’écrire comme on parle, dans la mesure où il ne s’agit pas ici du langage comme faculté humaine mais du langage en tant que la façon particulière qu’a un peuple donné d’exercer cette faculté, c’est-à-dire, non plus de parler mais de parler une ou des langues concrètes. Mais si cette littérature nous ressemble tant, c’est parce qu’au-delà du langage, ou en même temps que le langage, c’est nous-mêmes que nous mettons en scène à travers les personnages qui défilent dans la « littérature cellulaire » ivoirienne.

Que ce soit les personnages nommés (Tra Lou, Toto, Koffi, Ali, Ahou, Soro Yacou, etc.) ou désignés par leur origine ethnique (une fille baoulé, une femme gouro, un vieux bété, etc.) par l’institution à laquelle ils appartiennent (le FRCI), par leur corps professionnel (le prêtre, le maître, la maîtresse, le professeur, l’élève, etc.) ; que ce soit, dans des relations sociales diverses, le mari, la femme, l’ami, la copine, la camarade, le voisin, etc. ; ou que ce soit un animal ou un objet personnifié dans les quelques fables qui figurent dans notre recueil de textos. Certains de ces personnages, notamment le FRCI illettré, l’élève atypique et l’enseignant dérouté, le mari infidèle et la femme volage, ont pignon sur rue dans notre « littérature cellulaire », confirmant par là son caractère temporel et démontrant, par ailleurs, l’importance qu’y tiennent les thèmes de la politique, de l’éducation et de la famille ou du couple.

Suite: INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (24ème Partie)

Par Dr DJANDUÉ Bi Drombé, Version originale achevée en septembre 2013

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