INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (20ème Partie)

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2. DE LA « LITTÉRATURE CELLULAIRE » : CONCEPT ET UTILITÉ SOCIALE

2.2. De l’utilité sociale de la « littérature cellulaire » en Côte d’Ivoire

 2.2.1. Écrire comme on parle (1/3) 

La « littérature cellulaire » est avant tout un espace de rencontre entre l’oralité et l’écriture. Sans doute, écrire comme on parle n’a jamais été poussé si loin, au point que l’écrit devienne presque aussi volatil que le dit d’après la célèbre formule latine « verba volant… ». En citant Peytard (1970), Laditan (2007) entend par oralité « le caractère des énoncés réalisés par articulation vocale et susceptibles d’être entendus. » Et de poursuivre en ces termes :

« Cette conception de l’oralité prend […] en compte la parole comme un langage articulé, inséparable des caractéristiques qui l’entourent telles que la diction, la prosodie, l’intonation, le débit, les accents, les pauses etc.  Elle prend aussi en compte une situation d’échange où émetteur et récepteur sont en situation de face à face (le maître devant ses élèves) ou isolés l’un de l’autre (cas du téléphone). […] Nous ajouterons que l’oralité ne peut être totalement séparée du non-dit,  car les gestes et  les autres comportements non verbaux sont dans la plupart des  cas complémentaires des messages oraux. »

INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (19ème Partie)

L’oralité c’est donc d’abord le verbal, mais ce n’est pas que le verbal, c’est aussi le non-verbal ; d’autant que les gestes qui accompagnent la parole participent pleinement de la situation de communication entre des personnes qui se parlent. Le non-verbal est même si consubstantiel au verbal qu’il nous arrive de parler au téléphone en faisant de grands gestes, comme si notre interlocuteur nous voyait. Mais ces gestes n’en sont pas inutiles pour autant; c’est la preuve qu’avant d’être destinés à celui qui écoute, ils servent d’abord à construire le discours de celui qui parle et donne à ce discours, même dans une situation de communication téléphonique, une charge émotionnelle que peut percevoir l’interlocuteur physiquement absent.

Il devient ainsi facile de comprendre avec Riegel et al. (1994) (cités par Rouillard, 2004, p. 54-55) que l’oral et l’écrit se distinguent fondamentalement par leur matériau de base (ouïe/vue, son/lettre, etc.) et leurs conditions de production (message instantané/différé, interlocuteur présent/absent, contexte explicite/implicite, etc.), ce qui favorise à l’oral, entre autres :

– a) une économie des moyens linguistiques (marques grammaticales de nombre et de personne moins redondantes ; absence de mots) ;

– b) un emploi naturel et non équivoque des déictiques (fréquence plus élevée des présentatifs il y a et c’est, emploi des mots comme ça, là, là-bas, hier, maintenant, etc.) ;

– c) une syntaxe plus libre appuyée par les éléments prosodiques (pause, intonation, accent), dont une plus grande présence de procédés de mise en relief pour donner plus d’expressivité au discours (modification de l’ordre des mots, usage plus fréquent de phrases nominales, cascades de phrases juxtaposées) ;

– d) un vocabulaire largement conditionné par les registres de langue et les situations de communication (tendance à privilégier le registre familier, mots passe-partout) ;

– e) une identification des interlocuteurs (interlocuteurs en contact direct), du lieu et du temps assurée par la situation partagée et immédiate (cadre spatio-temporel précisé).

Avant de relever des manifestations concrètes de l’oralité dans la « littérature cellulaire » ivoirienne, on peut d’abord se demander pourquoi elle y est si présente. À notre avis, la présence massive de l’oralité dans cette littérature peut s’expliquer par trois facteurs au moins: son caractère populaire et informel, la spécificité de son médium et son rôle social.

– Son caractère populaire et informel ; qui fait que dans cette littérature du quotidien l’on utilise abondamment les mots et les expressions de chaque jour. Le registre familier propre au langage oral investit ainsi le champ de l’écriture grâce à une « littérature cellulaire » fondamentalement placée dans les rapports humains et, pour cela, encore largement abonnée à la simplification, destinée au grand public et à la consommation populaire.

– La spécificité de son médium. Il faut d’abord constater que le téléphone portable, en tant qu’instrument de communication, sert à échanger aussi bien oralement que par écrit, ce qui en fait d’emblée un espace où se côtoient quotidiennement les deux formes de langage..Ensuite, les œuvres de la « littérature cellulaire » ivoirienne s’inscrivent dans un rapport de communication interpersonnelle, qui n’est certes pas aussi directe que dans une conversation, mais qui est encore moins indirecte que dans la grande littérature. En effet, l’auteur agit ici davantage comme émetteur et le lecteur davantage comme récepteur avec, entre les deux, une plus grande possibilité de feed back : en « littérature cellulaire » ce n’est pas tant un auteur qui écrit pour un lecteur qu’un émetteur qui parle à un récepteur à travers l’écriture. Enfin, cette écriture parlée appelée écriture ou langage sms est générée dans ce médium particulier sous les contraintes que nous connaissons, un peu comme si l’on cherchait, inconsciemment, à plier l’écriture à la nature d’un appareil conçu d’abord et avant tout pour téléphoner, c’est-à-dire, pour transmettre des « sons à distance via des câbles et des circuits électriques ».

– Son rôle social ; qui en fait une littérature « jetable », de proximité et de l’immédiateté, dont le caractère utilitaire l’emporte souvent sur les habillages esthétiques. L’essentiel étant d’être compris, et vite ; d’accéder au contenu du message en passant outre la forme, pourquoi s’embarrasser des subtilités normatives de l’écriture standard ? C’est aussi de ce refus de l’enfermement dans la norme que naît l’écriture sms comme une « norme » sans normes, pour une utilisation sociale du langage écrit comparable à celle du langage oral, en termes de spontanéité, de flexibilité et de volatilité.

Suite: INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (21ème Partie)

Par Dr DJANDUÉ Bi Drombé, Version originale achevée en septembre 2013

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