INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (19ème Partie)

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2. DE LA « LITTÉRATURE CELLULAIRE » : CONCEPT ET UTILITÉ SOCIALE

2.1. Du concept de « littérature cellulaire » : un bref historique

2.2. De l’utilité sociale de la « littérature cellulaire » en Côte d’Ivoire

Parti du général quant au concept, à la « numéricité » ou « digitalité » de la « littérature cellulaire » et à certains principes de base qui sous-tendent sa production, sa circulation et sa consommation, nous en arrivons au particulier. La « littérature cellulaire » est une réalité universelle d’abord et avant tout de par le médium où elle est construite et mise en route ; mais aussi une réalité ancrée dans chaque culture, l’ère dite de la mondialisation ne pouvant instaurer une aire d’uniformité tous azimuts au détriment des identités nationales et culturelles. Et puis, nous ne sommes pas tous au même niveau de développement technologique ! Née dans un contexte sociopolitique particulier, la « littérature cellulaire » ivoirienne se voit donc investie de quelques fonctions spécifiques.

INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (18ème Partie)

Il est bon de noter, avant d’aller plus loin, que la « littérature cellulaire » elle-même s’inscrit avant tout au nombre des « utilisations actuelles » que connaît le SMS, un service qui, à l’origine, « était destiné à transmettre des messages de service provenant de l’opérateur téléphonique à destination de ses clients ».

Ainsi, la fonction ou le rôle social de la « littérature cellulaire » n’est qu’un aspect de l’importance que le SMS a acquis dans le quotidien des populations du monde grâce à de nombreuses nouvelles applications.

Aujourd’hui, le SMS est un marché à part entière. En effet, de nouvelles utilisations sont découvertes chaque jour  (par exemple le vote dans les émissions télévisées), que ce soit par l’utilisateur particulier ou le professionnel spécialisé. Des sociétés ont dédié intégralement leur activité à ce moyen de communication.

En Côte d’Ivoire notamment, on peut, depuis peu, épargner, envoyer ou recevoir de l’argent par le truchement du SMS, chez Orange (Orange Money), chez MTN (MTN Money) ou chez Moov (Flooz), payer par ce canal ses factures d’eau et d’électricité, des droits d’inscription ou de préinscription scolaire, renouveler des abonnements, recevoir des informations de médias nationaux et internationaux, des alertes relatives à son compte bancaire (le SMSbanking), etc.

Mieux, après la télévision avec son journal télévisé de 13h, le téléphone cellulaire est l’autre moyen moderne de communication qui semble faire de plus en plus recette auprès des sourds-muets de Côte d’Ivoire. Grâce au SMS (…), ceux-ci communiquent désormais entre eux. Le texto réussit aussi à faire le pont entre sourds et personnes entendantes (Kouadio, Théodore, 2012).

Mais la « littérature cellulaire » n’est pas qu’une des « utilisations actuelles » du SMS, elle en est une utilisation esthétique ou artistique qui, mieux que toute autre, le soustrait des seules relations commerciales vendeurs-clients, pour l’installer dans des rapports d’humain à humain, où il ne sert plus à répondre aux besoins matériels de ses usagers mais à nourrir la part de divinité ou d’immatérialité qui les habite, tant il est vrai que l’« homme ne vit pas seulement de pain ».

« Si tu savais tout le bien k tu me fais? ». Cette réponse à un sms de type littéraire envoyé un matin à plus d’une cinquantaine de contacts, résume en une phrase ce que nous entendons donc par « utilité sociale » de la « littérature cellulaire ». Mais on ne va pas s’arrêter là ! De l’expérience que nous en avons et à l’analyse de plusieurs centaines de sms, nous sommes en mesure de dégager trois fonctions essentielles de cette littérature en miniature :

– Une fonction ludique (JOUER, DIVERTIR, DISTRAIRE, etc.), et une fonction cathartique découlant de cette fonction, à travers l’humour, la dérision et l’autodérision. La fonction cathartique ou purgative se comprend au regard des crises successives qui ont fragilisé la cohésion sociale en installant la méfiance entre les populations ivoiriennes. La « littérature cellulaire » apparaît à cet effet comme un exutoire et, de par ce fait, un précieux soutien au processus de réconciliation amorcé depuis la fin de la crise post-électorale.

– Une fonction didactique (ÉDUQUER, ENSEIGNER, FORMER, etc.), de par son caractère humaniste et sa forte teneur religieuse. Cela en fait un espace quotidien, à la fois public et privé, d’éducation aux valeurs humaines et sociales.

– Une fonction socio-psycho-affective (SOUTENIR, AIMER, VALORISER, etc.), à travers tout ce qui, dans de nombreux textos, permet au lecteur de se sentir accompagné sur les routes tortueuses de la vie, de se sentir valorisé et aimé. Cette fonction est d’autant plus importante qu’elle explique à elle seule le fait que la « littérature cellulaire » soit une littérature temporelle, qui suit et s’adapte continuellement, plus instantanément que la littérature « papier », au temps et à la vie de ses lecteurs. Son mouvement dans l’espace, espace virtuel, est aussi un mouvement dans le temps, mais dans le temps réel et dans le très court terme.

Si ces fonctions ne sont pas nouvelles par rapport à ce qu’a toujours été la littérature, elles sont sans doute plus facilement perçue ici du fait d’une plus grande proximité de la « littérature cellulaire » qui a, elle, parce qu’elle est sans cesse en mouvement, une plus grande capacité à aller vers le lecteur et à être partout avec lui. Le désavantage de la fugacité et de la volatilité est compensé par cette plus grande intimité avec le lecteur, la « littérature cellulaire » étant forcément une littérature portable, mobile et transportable partout. Le don d’ubiquité !

Encore mieux que dans ses fonctions sociales, cependant, l’ancrage national et identitaire de la « littérature cellulaire » ivoirienne s’exprime dans son écriture, c’est-à-dire, ici, non pas dans la façon d’écrire (style) ou dans la façon de structurer les œuvres (forme) mais dans le choix des mots et des expressions, des espaces et des personnages. Ainsi, avant d’en arriver au style d’écriture et à la forme des écrits à proprement parler, on peut, dans une approche à la fois sociolinguistique (présence culturelle dans la langue), sociocritique (présence sociale dans le texte) et narratologique (temps, espace, personnages, etc.), établir trois relations entre les textes de la « littérature cellulaire » ivoirienne et ceux qui les produisent en les imprégnant forcément de leur vie et de leurs réalités socioculturelles.

Suite: INTRODUCTION À UNE « LITTÉRATURE CELLULAIRE » IVOIRIENNE (20ème Partie)

Par Dr DJANDUÉ Bi Drombé, Version originale achevée en septembre 2013

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