INTERDITS ET ÉDUCATION CHEZ LES BAOULÉ

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L’interdit en langue baoulé, sous-groupe akan vivant au centre de la Côte d’Ivoire, se dit tchiliè. Le mot est polysémique. Il désigne à la fois l’interdit lui-même, le totem et le sacré. C’est-à-dire, ce qu’on ne fait pas, ne dit pas ou ne mange pas. Pour comprendre l’importance du tchiliè, il faut se référer au mode d’éducation dans la société baoulé, baoulé n’vlé ou min.

Dans la culture et la tradition baoulé, il n’existe pas de structures formelles consacrées à l’éducation. Elle se fait par les contes, les récits, les chants, la musique, les danses,  les croyances, l’art culinaire et les travaux champêtres, qui constituent des instruments puissants de socialisation de l’individu. L’éducation consiste donc à développer des aptitudes chez l’enfant par des exercices appropriés. C’est dans ce cadre qu’intervient le tchiliè.

Le tchiliè, dans la société baoulé, est un ensemble de garde-fous institués par les anciens pour guider et aider les enfants à grandir. Et il semble que partout ailleurs l’« interdit » joue le même rôle. Denis Vassé ne dit pas le contraire lorsqu’il fait comprendre que ce mot signifie « inter-dit ». Selon lui, c’est une parole adressée par un aîné à un enfant, non pas pour le frustrer, mais pour l’aider à grandir.

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En pays baoulé, l’éducation est comprise comme des savoir-faire ou expériences qui se transmettent d’une génération à une autre. Les tchiliè ont donc une histoire.

Les plus connus sont l’interdiction de « piler, siffler, balayer, se couper les ongles, faire la lessive, se curer les dents, se coiffer, etc. la nuit »; « de tomber enceinte, pour la jeune fille, avant son baptême ou sans avoir été ‟lavéeˮ », le gwa su kwè; « d’avoir des rapports sexuels dans la forêt ou au champ », le bla blo dilè ou bla blo kun’dèlè; « d’avoir des relations incestueuses » ou le plôplô; « d’avoir des rapports non consentis » ou le glou; « de manger telle chose ou telle autre »; d’entrer dans telle forêt ou de pêcher dans une eau sacrée, etc.

Selon leurs sens et les objectifs visés, ces interdits peuvent être classés en plusieurs catégories.

Certains sont en rapport avec la morale sociale ou les règles de bienséance baoulé tels que le plôplô qui veut dire « mauvais mélange », le glou qui signifie viol, etc. D’autres sont liés à des questions d’hygiène, d’allergie alimentaire, de sécurité et à la préservation de la biodiversité.

Concernant l’hygiène, il y a la coiffure, la pédicure et la manucure qui sont des arts corporels qui ont grand besoin de lumière. Au niveau des allergies, les interdits sont fondés sur l’observation et des constats familiaux. On vous dira, par exemple, « dans notre famille tel aliment nous fait perdre les dents, tel autre nous donne des tâches sur la peau ». Dans le cadre de la sauvegarde de la biodiversité, nous avons les amoin bo, assièhoussou bo ou bla, etc. qui sont aujourd’hui, sous leur forme moderne : les parcs et réserves.

Amouin, c’est le fétiche en baoulé et ‟boˮ, la forêt. Amouin bo signifie donc forêt où l’on garde les fétiches ou forêt sacrée. Quant à assièhoussou bo, il est composé de assièhoussou qui veut dire génie et bo. Cela signifie forêt des génies ou refuge des génies. En ce qui concerne assièhoussou bla ou n’zue, il faut savoir que bla veut dire marigot et n’zue, eau. Cela revient à dire « marigot ou eau des génies », on les appelle communément des forêts ou des eaux sacrées. Un exemple en est le Sokotè, nom donné au  lac de la ville de Bongouanou. Soko est un mot dioula qui signifie viande et la particule tè, renvoie à l’adverbe de négation dioula, signifiant « ce n’est pas ». Sokotè veut donc dire en langue dioula « ce n’est de la viande ».

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Pourquoi associe-t-on presque tout aux génies et aux fétiches ? C’est parce que la spiritualité traditionnelle des baoulé est l’animisme. Les génies et les fétiches sont donc les garants de la justice et des normes sociales appelées n’mla (lois).

L’autre question qu’on pourrait se poser est : pourquoi n’explique-t-on pas les interdits ? On pourrait le faire. Mais qu’en serait-il de l’autorité inhérente à l’acte éducatif ?

La société baoulé, à travers les tchiliè, veut faire en sorte que les nouveaux venus, c’est-à-dire les enfants, soient en mesure de s’intégrer à la société globale que forment déjà les adultes. L’interdit est un mode de socialisation du désir. Il s’accompagne d’amende appelée n’donhnien. Ce peut être de la boisson, un poulet, un cabri, un mouton, un bœuf, selon la gravité et le type d’interdit violé. 

                                                                            Par Dr LALÉKOU Kouakou Laurent

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