IL N’Y A PAS QUE LES POULES QUI PONDENT.

0 39

Obtenez des mises à jour en temps réel directement sur votre appareil, abonnez-vous dès maintenant à Attoungblan.net.

On dit souvent que l’habitude est une seconde nature. Je crois surtout que c’est la culture qui est la véritable seconde nature. Et la culture d’une société, au-delà de tout ce qui peut être perçu par les cinq sens dans son environnement immédiat, tient aussi de sa vision du monde et de sa façon de penser. C’est ici que la langue entre en jeu car penser c’est se parler à soi-même, et on se parle forcément dans sa langue, avec des mots. Non pas les mots et leurs sens mais plutôt, davantage, les mots et le sens qu’on leur donne, consciemment ou inconsciemment.

Combien parmi nous sont capables de penser à autre chose qu’aux œufs de poules quand ils entendent le mot «œuf»? Quelle image se dessine spontanément dans votre esprit quand vous entendez «œuf»? Pour presque 100% d’entre nous, c’est «l’œuf de poulet». Parce que nous ne voyons que cela dans nos marchés et supermarchés; parce que nous n’avons que cela à la maison; parce que la plupart d’entre nous ne consommons que cela sous les différentes formes que nous connaissons. Mais aussi et surtout parce que dans nos langues locales, «poulet» est souvent systématiquement associé à «œuf». C’est du moins le cas en gouro.

ŒUF PIMENT

Alors forcément, notre langage s’en ressent; le mot «œuf» se re-sémantise en se dé-sémantisant partiellement, c’est-à-dire, en réduisant son rayon de signification. Un œuf n’est désormais plus ce «corps dur et arrondi que produisent les femelles des oiseaux, qui contient le germe de l’embryon et des substances nutritives» mais, spécialement, précise même le dictionnaire français, l’«œuf de poule». Comme si la poule était la seule femelle d’oiseau qui pond. Et puis d’ailleurs, il n’y a pas que les femelles d’oiseaux dans l’affaire: les femelles de margouillats et de tortues aussi pondent. Bref.

J’en ai eu la preuve palpable à la faveur d’un exercice banal proposé au public lors d’une manifestation culturelle pendant des vacances scolaires à Kononfla. C’était dans les années 1990, le village s’appelait encore Konéfla par déformation scripturale. Et je m’en souviens comme si c’était hier, seul le nombre m’échappe aujourd’hui. Le maître de cérémonie avait demandé de traduire en gouro, on va dire, «30 œufs». Sûrs d’eux-mêmes, plusieurs candidats étaient passés pour dire «manin gnrin yôdou wlè vou». Eux et tout le public étaient à chaque fois surpris de s’entendre dire que leur réponse n’était pas la bonne. D’un candidat à un autre, on croyait que l’erreur se trouvait dans la traduction du nombre «30» qu’on s’efforçait donc à chaque fois de prononcer de la meilleure des façons sur toute la planète terre…

Jusqu’à ce qu’un homme qu’on appelait Ougah «Pointé», parce qu’il était menuisier à ses heures libres, vienne prendre le micro pour dire «gnrin yôdou wlè vou». À cette étape de la lecture, vous devez vous demander quelle est la différence entre «manin gnrin yôdou wlè vou» et  «gnrin yôdou wlè vou». Le premier groupe de mots signifie en gouro «30 œufs de poulet» et le deuxième «30 œufs». Le maître de cérémonie demandait bien de traduire en gouro «30 œufs» et non pas «30 œufs de poule». Le genre de question qu’on appelait à l’époque «Attrape nigaud». Et les nigauds, il y en a encore aujourd’hui.

Par Dr. DJANDUÉ Bi Drombé

Commentaires
Loading...
%d blogueurs aiment cette page :