AINSI VA LA VIE DU FONCTIONNAIRE !

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Hier, en fin de matinée j’ai reçu le message sacré que tout fonctionnaire attend à cette période du mois. J’ai préféré attendre le lendemain pour répondre à l’appel de la BNI. Ce matin donc, j’ai porté un jeans 501, en souvenir des années d’université et un polo orange, héritage du jour commémoratif de l’indépendance à Bannonfla, dans le Gonan. Pour faire véritablement jeune, j’ai porté une paire de Dock side. Je fais un clin d’œil à la glace murale avant de sortir. La tenue me convainc. En sortant je remarque un regard intrus dans mon dos. C’est celui de ma femme. Elle rit sous cape. J’entends ensuite : » Regarde comment ton ventre étouffe dans le polo qui l’asphyxie !» Je ne cède nullement à la provocation. Dehors, un ami m’attend à moto. Il est de la BNI comme moi. Il me fait épargner les deux cents francs que j’ai prévus pour le taxi.

La BNI est noire de monde. Il n’y a pas de réseau. C’est la même litanie. Mais, à la différence des autres mois, la veille non plus il n’y a pas eu de réseau. C’est curieux. Non seulement le virement est fait en retard par rapport à l’habitude, mais pendant deux jours il n’y a pas de réseau. Les rumeurs de difficultés de la BNI ne sont-elles pas en train de se confirmer ? D’ailleurs, des deux bâches habituelles pour abriter les usagers de la banque, il n’en reste qu’une seule, sans compter le nombre très réduit de chaises. La BHCI, la CEPE, tous les établissements banquiers appartenant à l’État sont peut-être au bord de la faillite. Je préfère laisser la BNI et ses problèmes de réseau pour répondre à un rendez-vous du côté du collège suisse, à la sortie vers Man.

J’arrive rapidement au collège suisse. J’appelle la personne que je dois rencontrer. Je dois me rendre à Belle côte, un quartier en construction légèrement en hauteur, du côté opposé au collège. Contrairement à l’observation de ma femme, j’ai tous les regards sur moi. Mais, je ne crois pas que ce soit pour mon élégance. C’est sans doute par compassion pour le polo que mon ventre menace de fendre en deux. Je prends la route de Belle côte. Après environ cent mètres de marche, je tombe sur le bas-fond qui sépare le quartier de la voie de Man. L’eau a coupé la voie en deux. Le pont de fortune n’est pas assez long pour couvrir les eaux qui sortent des rizières. Il n’y a pas non plus un moyen de les contourner. Je dois nécessairement me déchausser pour traverser le bas-fond ou sauter sur les morceaux de pierre qui servent de points d’appui aux pieds. Je me mets à réfléchir à la solution appropriée. Mais, en face de moi, quelqu’un a déjà fait son choix. Il veut sauter en prenant appui sur les morceaux de pierre. L’exercice est périlleux. Pourtant il s’entête, malgré les regards qui l’en dissuadent. Il prend son élan. Je recule pour lui laisser beaucoup plus d’espace pour sa réception. À peine ai-je fait un pas en arrière que j’entends le bruit d’une lourde chute. Je reçois de l’eau sur le vendre et dans le visage. Je vois ensuite l’audacieux sauteur couché au milieu de l’eau boueuse. Tout le monde est dans un dilemme. Faut-il en rire ou lui apporter du secours. Le rire sonore d’une fillette nous libère tous. C’est l’hilarité généralisée. La fillette continue : » Tonton je t’ai dit oooh. Ici on fait pas malin. «

Je prends immédiatement la bonne décision, en regardant le pauvre monsieur se rouler dans l’eau boueuse et nauséabonde. Je décide de faire le grand tour pour éviter de me voir dans la position du sauteur en longueur. J’entre dans le quartier pour sortir un peu plus loin. Mais, ici également il faut sauter pour éviter les flaques d’eau. L’exercice n’est pas du tout facile. Dans une cour, après avoir évité deux flaques d’eau, je manque de peu de marcher sur la gueule d’une chienne entourée de ses petits. Elle se redresse en grognant. Je suis pétrifié de peur. Elle fonce sur moi en me menaçant de ses longs crocs jaunâtres. Mon ventre fond immédiatement. Je sens que le polo est devenu large soudainement. Les enfants me regardent. Ils portent sur leurs visages les rides d’une faim de deux jours. Une voix lance dans mon dos : » Patience, coucher !» La chienne grogne un peu avant d’obéir. Elle retourne se coucher au milieu de sa nombreuse portée qui lui a bouffé toute la chair des flancs. Je lance un merci en arrière avant de me sauver. J’arrive au lieu du rendez-vous trempé de sueur.

Une demi-heure plus tard nous avons fini. Heureusement mon interlocuteur me montre un autre chemin qui me fait sortir à la morgue Lagoké. J’emprunte un taxi pour la BNI. Il est treize heures. Le monde y est encore abondant. Je décide de rentrer à la maison. J’ai encore les cinq mille francs que j’ai pu soutirer à ma femme au prix de mille promesses de remboursement avec des intérêts. Elle connaît ce refrain par cœur désormais. Ainsi va la vie du fonctionnaire.

Par Irié BOLIBI, Le Prince de Laboll

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