ÉCOLE IVOIRIENNE: CHICOTTES ET PUNITIONS D’HIER

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À partir de 1984, j’ai passé ce qui restait de la décennie 1980 à l’école primaire. La chicotte avait encore droit de cité et constituait un acteur majeur de la vie scolaire, un élément structurant de la relation enseignant-apprenant. Pour le démontrer, il n’était pas rare que la chicotte du maître portât un nom comme un élève parmi d’autres. L’une des appellations les plus emblématiques était sôgôman-sandji. Elle signifie «la pluie du matin» en langue dioula, empruntée au proverbe «sôgôman sandji té môgô klé gbissi» (la pluie du matin ne mouille pas une seule personne).

À chaque rentrée scolaire, après les grandes vacances, les congés de Noël ou de Pâques, être le premier à goûter à la chicotte était un affront que chacun se battait pour éviter. Avec le temps, les élèves étaient capables de remarquer que leur maître frappait plus quand il arrivait habillé d’une certaine manière ou en telle ou telle couleur. En général, si celui-ci avait un parent proche dans l’effectif (son enfant, un neveu, une nièce ou un petit cousin), c’était le souffre-douleur de la classe. Et si le bois vert était ainsi traité, le bois sec savait donc à quoi s’en tenir.

Les chicottes étaient généralement en plastique ou en bois. Toujours à portée de main du maître pour chauffer le dos, les fesses ou les paumes du premier qui se montrait imperméable à la connaissance ou réfractaire à la discipline. Certains de nos amis ont abandonné les études à cause de la chicotte, d’autres lui doivent néanmoins de s’être mis franchement au travail pour avancer et réussir dans la vie. On peut donc accuser la correction corporelle de tous les maux, mais il faut aussi reconnaître qu’elle permit à plus d’un de rentrer plus rapidement dans les mots.

«La main!», «À genou!», «Pieds au mur!», etc. La sentence était sans appel. Chacune d’elle évoque un type particulier de punition. «La main» était l’une des plus ordinaires. Vous tendiez les mains ouvertes l’une après l’autre pour recevoir dans la paume un coup bien administré. Une variante consistait à tendre plutôt les doigts groupés en un seul faisceau de terminaisons nerveuses sur lesquelles la maîtresse frappait avec une règle en bois. Les paumes ou les extrémités des doigts en sortaient rougies par la couleur de la douleur.

Dans une classe dont je ne me souviens plus, j’étais resté si longtemps à genou que lorsque j’eus la permission de me relever, j’arrivais difficilement à marcher pour rentrer à la maison. Pour les pieds au mur, je revois encore, comme si c’était hier, des élèves qui, ne tenant plus sur les mains, croulaient sous leur propre poids avant de se relever aussitôt sous la menace de sôgôman-sandji ou de foroto-mougou (poudre de piment, en dioula). Et que dire «des quatre gaillards»? Quatre personnes robustes vous tenaient par les quatre membres, face tournée vers le sol et toutes vos fesses à la merci de la chicotte. En classe de CE2, quelqu’un qu’on avait soumis à ce châtiment avait lâché un pet après le premier coup.

J’ai aussi en mémoire cette gifle reçue d’un condisciple gaucher lorsque, ne voulant pas «se salir les mains» ce jour-là, le maître de CM1 nous envoyait tour à tour au tableau. L’élève qui ne parvenait pas à résoudre l’exercice devait être giflé par celui qui le réussissait. Ayant perdu à ce jeu sordide, je cherchai pendant toute l’année scolaire une occasion pour rendre la gifle reçue, mais elle ne vint jamais.  

Une fois, un ami de classe qui savait depuis la veille que le sôgôman-sandji allait lui pleuvoir dessus, avait pris le soin de fourrer des morceaux de carton dans sa culotte afin d’amortir la douleur.  Au bruit trop sonore que cela faisait à chaque coup qu’il assenait au pauvre garçon, le maître comprit que quelque chose clochait. La supercherie découverte, l’enfant sortit en courant de la classe dès les premières morsures de la chicotte dans sa chair vive, pour ne revenir que quelques jours plus tard.

Les choses ont bien évolué depuis, et il ne vient aujourd’hui à l’esprit d’aucun enseignant de soumettre ses élèves à pareils traitements. Autre temps, autres mœurs. Pour le bien des apprenants ou pour celui de l’institution scolaire? Mais une chose est sûre, l’interdiction de la chicotte ne semble pas avoir été compensée par des moyens aussi efficaces pour éviter à l’École ivoirienne de baigner dans le laxisme qui lui fait prendre l’eau de toutes parts depuis quelques décennies.   

Par Dr. Paul-Bathesty DROMBÉ

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