DU «SÉFONISME» AU «RATTRAPAGE» OU L’ART DE BOUGER SANS AVANCER

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Dans la seconde moitié des années 1990, un néologisme fit son apparition et alimenta fortement le français populaire ivoirien (FPI). Il s’agit du mot «séfon». Créé de toutes pièces par les acteurs de la série Faut pas fâcher, il eut tellement de succès qu’il engendra le verbe séfoniser ainsi que d’autres mots de la même famille: séfonisation, séfonisme, séfoniste (Antoine Kouakou, « La métaphysique du rebelle », 2013).

Le terme avait été inventé pour «dénoncer le népotisme» sous Bédié. Houphouët-Boigny était vraiment mort. Selon Martin Guédéba, «quand nous avons trouvé le terme (…), toute la population a applaudi. (…) C’est un mot que j’ai inventé comme ça. Je me souviens, il y avait une étudiante qui habitait chez nous. Elle avait pour époux un Béninois, un fon. (…). Elle me dit: fon. J’ai ajouté sé-fon. Les Ivoiriens ont pris ce mot. Certains ont fait des chansons, dont Alpha Blondy» (Julie Dénommée, 2018, p.275)

Le séfon est donc une ethnie, une langue imaginaire qu’on peut encore apprécier à travers le titre «Sefon Dance» (1996) d’Alpha Blondy. On disait à l’époque «faire en séfon» pour traduire l’idée de s’arranger entre personnes issues de la même communauté ethnique ou d’un même groupe d’intérêts. Le verbe «séfoniser» qui en découle signifie donc, selon Nicolas Dufour (2010), «s’entraider, se donner des coups de main mutuels (…), privilégier des gens de même ethnie».

Mais l’artiste qui explicita davantage la notion fut Claude Romy dans son titre «Pays séfonisé». À la fin des années 1990, il avait marqué un grand coup avec ce morceau bien rythmé alliant musique tradi-moderne et salsa. Dans une interview réalisée par Le Patriote en 2014, l’artiste définit ainsi le séfonisme: «le népotisme, le favoritisme (…), des faveurs accordées à quelqu’un sur la base de l’appartenance à la même région, à la même ethnie ou famille.»

À l’aube de la décennie 2000, le groupe zouglou Espoir 2000 dénonça à son tour ce phénomène ségrégationniste, dans son titre «Abidjan» (Album Le bilan, 1999). Voici pour vous le texte intégral de cette chanson merveilleusement interprétée par Pat Sako, l’intellectuel du Zouglou:

  • Si Plateau était plantation, on allait tous travaillé, mais malheureusement…
  • Abidjan, on n’a pas le choix
  • Abidjan, vraiment on est serré
  • Union, discipline, chômage
  • Abidjan c’est sauve-qui-peut
  • Chacun regarde dans son assiette
  • Semblant nous arrange pas
  • Parce qu’on n’a pas le choix
  • Tu veux, tu veux pas, le mouvement est géré
  • Aujourd’hui à Abidjan, relation est mieux que diplôme
  • École n’est pas mauvais
  • Mais quel que soit ton niveau
  • Papa n’est pas docteur, tu peux pas être infirmier
  • Tu veux, tu veux pas, le pays est dirigé
  • Abidjan, on n’a pas le choix
  • Abidjan, vraiment on est serré
  • Abidjan est possédé par des propriétaires terriens
  • Ils ont déjà tout partagé, ils n’ont rien oublié
  • Depuis les départements, en passant par les partis
  • À la place des ministres, on parle de conseil ethnique
  • Quand tu cherches travail, tu arrives dans bureau
  • Directeur Kouaho Denis
  • Sous-directeur Kouaho Lucas
  • Secrétaire Kouaho Chantal
  • C’est une affaire de Kouaho
  • Tu veux, tu veux pas, le séfonisme est calé
  • Abidjan, on n’a pas le choix
  • Abidjan, vraiment on est serré
  • Pour faire un petit papier, tu dois taper deux semaines
  • Tu es dans l’immeuble à 6h
  • Le gardien vient à 10h,
  • Le directeur vient à midi, midi 15 il est parti
  • Si tu es trop fâché, faut plus faire ton papier
  • C’est vrai on cherche travail
  • Mais on n’aime pas les foutaises
  • On passe les concours où les admis sont connus
  • On nous fait payer dossier, on nous fait payer l’argent
  • Des fois même tu dois payer, parce que tu as échoué
  • À la place des emplois, c’est que des licenciements
  • Arrêtez de nous former, sinon on sera musclé
  • Faites très attention, parce que palabre qui est là
  • On sait quand ça commence, on sait pas quand ça finit
  • Abidjan, on n’a pas le choix
  • Abidjan, vraiment on est serré
  • Dans ce domaine, c’est les femmes qui ont la chance
  • Elles ont toujours le dessus, grâce à leur dessous
  • C’est la loi du plus offrant, c’est nous on n’est pas chanceux
  • Parce qu’on a les fesses dures, on a tous les problèmes
  • On a trop espéré
  • Les millénaires ont changé
  • On a compté sur Dieu, aujourd’hui on compte sur vous
  • Laissez-nous manger, même si c’est les os
  • Regardez en bas, on est en train de mourir…

Vingt ans plus tard, il est triste de constater que de Bédié à Ouattara en passant par Guéi et Gbagbo, les régimes se suivent et se ressemblent dans ce domaine. Mais c’est pire que cela: chacun arrive et veut faire mieux que son prédécesseur en matière de mal gouvernance, pour des personnes si haut placées qu’on devrait légitimement en attendre une grandeur d’âme, une capacité à prendre de la hauteur pour engager la Côte d’Ivoire sur le chemin du développement avec toutes ses filles et tous ses fils. On est donc passé du séfonisme au rattrapage ethnique sans le moindre scrupule. Tous ceux qui ont beaucoup étudié n’ont malheureusement pas toujours beaucoup appris, hélas!

Par Dr. Paul-Bathesty DROMBÉ