DU BAOULÉ TOUKPȆ AU NOUCHI KPȆTOU: QUEL RAPPORT ?

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Le 23 août dernier, pour amuser la galerie, j’ai lancé sur ma page Facebook la question suivante : Excusez-moi hein, pour parler des alliances interethniques, c’est KPÊTOU ou bien TOUKPÊ? En trois jours elle a été likée plus de quarante fois et commentée une trentaine de fois. En plus des rires suscités, j’ai reçu plusieurs réponses dont ces quelques-unes :

  1.  » C’est TOUKPÊ  » ; 
  2.  » L’un dans l’autre, ya toujours alliance  » ;
  3.  » Ya un kiè un peu plus doux ke l’autre… C’est kpètou  » ;
  4.  » TOUKPÊ, c’est TOU-KPÊ (Enlève tu vas couper) et KPÊTOU, c’est KPÊ-TOU (Coupe tu vas enlever). Chez nous, si on parle d’alliance, c’est TOUKPÊ  » ;
  5.  » Les alliances se sont surtout tissées autour du kpêtou !  »

Certaines de ces réponses, sur lesquelles je reviendrai, confirment au moins qu’on peut établir un rapport entre toupkê et kpêtou au-delà du simple jeu de syllabes qui fait que, dans l’écriture et la prononciation, chaque mot est l’inverse de l’autre. Mais aussi et surtout pour cette même raison. J’évoquerai donc dans un premier temps l’origine de chaque terme, sa signification et son leadership dans le domaine qui est le sien ; dans un second temps, je parlerai du kpêtou comme un puissant créateur d’alliance d’abord entre l’homme et la femme puis, à partir de là, comme le point de départ de certaines alliances interethniques en Côte d’Ivoire.

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Cela dit, un premier constat s’impose d’abord quant à la forme des deux mots. On peut le voir à l’œil nu et l’entendre, kpêtou est la vernalisation de toukpê qui lui est chronologiquement antérieur. Le verlan est une forme argotique courante du français consistant en l’inversion des syllabes d’un mot. Dans le cas qui nous occupe, cette inversion n’a pas eu besoin, comme cela se passe parfois, d’une élision ou d’un ajout de lettre pour des raisons de phonologie. On n’est pas très loin de la paronymie, des mots de sens différents mais dont l’orthographe et la prononciation sont voisines ; c’est aussi une anagramme particulière, cette figure de style qui inverse ou permute les lettres d’un mot ou d’un groupe de mots pour en extraire un sens ou un mot nouveau.

Après cet éclairage sur la forme, j’en viens au fond. Toukpê est un vocable baoulé signifiant « promotion ou génération » et qui, par extension, désigne les alliances interethniques ou parentés à plaisanterie, pactes de non-agression signés entre les ancêtres de différents groupes ethniques de la Côte d’Ivoire et d’ailleurs en Afrique (Kouakou, 2017). On distingue entre l’alliance à serment faite par deux communautés qui sortent d’une guerre et désirent vivre désormais en harmonie, et l’alliance à plaisanterie au sein d’une même communauté ou entre communautés différentes. L’alliance à plaisanterie est la plus répandue ; elle se manifeste par des railleries parfois très poussées au cours desquelles personne ne doit se fâcher (Centre National de Formation et de Production de Matériels Didactiques, 2008 : 54). Le professeur Amoa (2009 : 91) en déduit que les parentés à plaisanterie concourent à la mise en place d’une Paix durable.

Le mot toukpê s’est imposé parmi tant d’autres dans le langage courant ivoirien, sans doute du fait de l’importance démographique des Baoulé, car les parentés à plaisanterie sont une pratique connue par la quasi-totalité des peuples ivoiriens. En suivant toujours Amoa (2009 : 92), on peut citer meinou (alliance) chez les Dida de Lakota, atoudjiré (il y a quelque chose entre nous) chez les Kroumen, alliés des Dida et des Abouré, ou djon (faux esclave) chez les Malinké, qui désigne une alliance sacrée entre deux individus et qui a pour but de créer entre eux une sorte de parenté analogue à celle qui lie deux frères consanguins.

En ce qui concerne le mot kpêtou, j’ai longtemps pensé qu’il était arrivé au nouchi en provenance de l’une de nos langues locales, mais ce n’est apparemment pas le cas. Pour le docteur Yao (2011 : 987), c’est un néologisme propre au nouchi, cet argot populaire de Côte d’Ivoire, qui fait allusion au sexe féminin. Corroborant cette information, le dictionnaire en ligne du nouchi (nouchi.com) définit kpêtou par vagin, chatte.

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Outre le terme kpètou, le nouchi et le langage colloquial ivoirien regorgent de mots pour désigner le sexe féminin : bas-fond, gléi, sous-sol, fourreau, zone, kôtôkôli, gnrin, trou, pot, kôkôbou, zaza, etc. Si kpêtou a pris le pas sur tous les autres, c’est parce qu’il a été rendu populaire par des artistes zouglou et couper-décaler, au point même d’inspirer un type de danse caractérisée par des mouvements et des gestes mimant l’acte sexuel (Yao, 2011: 989). En Côte d’Ivoire, on peut « casser un kpêtou » (coucher avec une fille) ou tout simplement « danser le kpêtou », exécuter cette danse sexuelle dont le Lékiné de Guéi Victor, artiste chanteur originaire de Guiglo dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, pourrait être considéré comme l’ancêtre.

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La présence du mot dans la toponymie ivoirienne explique aussi à quel point les populations l’ont adopté. Il se trouve en effet qu’un sous-quartier de la ville de Grand-Lahou au sud du pays a été baptisé Kpêtoukro, parce que majoritairement habité par des jeunes filles élèves, ce qui en a fait le terrain de chasse privilégié de certains hommes (Oryone, 2016). Ailleurs, dans la commune de Bouaflé, un village s’appelle aussi Kpêtoukro (AIP, 2016), mais sans doute pour des raisons qui ne se situent pas au-dessous de la ceinture.

Selon le professeur Bouah (cité par Amoa 2009 : 91), toukpê signifie « tou » c’est-à-dire,      « saute » et « kpê » coupe ou traverse ; autrement dit, transcende. Pour sa part, le docteur Yapi (2017) écrit sur Facebook : « TOUKPÊ, c’est TOU-KPÊ (Enlève tu vas couper) et KPÊTOU, c’est KPÊ-TOU (Coupe tu vas enlever). »

S’opère ici un glissement sémantique du nouchi vers le baoulé. Si, par rapport à toukpê, transcender suppose dépasser les antagonismes ; la baouléisation sémantique de kpêtou ne remet pas en cause son sens originel : vagin.

Parce que « coupe tu vas enlever » renvoie d’une certaine façon au coït interrompu, cette vieille méthode de contraception consistant, pour l’homme, à se retirer juste avant l’éjaculation, pour que le sperme ne pénètre pas dans le vagin (Fitaire, 2015). Mais on pourrait aussi, en suivant le docteur Yapi, percevoir dans « couper » et « enlever » l’idée, quand on épouse une femme, de la soustraire de sa famille d’origine.

Le kpêtou, et l’appareil génital féminin dans son ensemble, rendent la femme capable d’accoucher les garçons et les filles et en font aussi, de mon point de vue, le sexe fort. La femme est le sexe fort également grâce à la force d’attraction qu’elle exerce sur l’homme, le premier concerné quand on dit que « La chair est faible ». On ne peut avoir une chair aussi faible et être en même temps le sexe fort.

Ce n’est pas par hasard si dans le verset 24 du chapitre 2 du livre de la Genèse, c’est l’homme qui « quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme ». Selon Riché (2012), des recherches scientifiques ont abouti à vingt conclusions dont trois apportent de l’eau à mon moulin. El le kpêtou y est pour beaucoup :

  • les hommes préfèrent très nettement les femmes ayant un beau corps et un visage peu attirant aux femmes ayant un beau visage et un corps peu attirant ;
  • une belle jeune femme a été chargée d’aborder des étudiants pour leur demander de coucher avec elle : 75% ont accepté. Un séduisant jeune homme a fait de même avec des étudiantes : aucune n’a accepté ;
  • l’homme est plus prompt à tomber amoureux et adhère plus volontiers à la croyance que l’amour dure toujours.

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Ces conclusions font du kpêtou un facteur clé dans l’attachement de l’homme à la femme et, par conséquent, dans la création des liens de mariage. Et qui dit mariage dit alliance, d’abord entre deux individus puis, au-delà, entre deux familles, deux clans. On peut comprendre par-là pourquoi quelqu’un a écrit sur Facebook : « L’un dans l’autre, ya toujours alliance ». Le kpêtou est naturellement générateur de toukpê et certains toukpê, c’est-à-dire, certaines alliances à plaisanterie, « se sont tissées autour du kpêtou ».

Comme le reconnaissent les professeurs Méité (2004) et Amoa (2009), la femme ou les conflits armés déclenchés par des rapts de femme sont les principales sources d’alliances interethniques, avec l’occupation territoriale et les conflits permanents. Ainsi, l’alliance entre Yacouba et Gouro serait partie d’un conflit déclenché par un problème de femme et, d’une certaine façon, de kpêtou. Tout comme les alliances entre Yacouba et Senoufo et entre Dida et Abbey.

Méité (2004) rapporte cette version de la légende. Les Yacouba reprochèrent aux Senoufo de s’être introduits dans leur espace sans autorisation. En plus, se comportant comme des vandales, ils commirent des exactions et des sacrilèges. Ne pouvant les combattre par la force, les Yacouba offrirent une femme au guerrier téméraire senoufo. Comme il fallait s’y attendre, ce dernier mordit à l’hameçon. Ayant pris goût au kpêtou, il voulut également s’octroyer la femme du chef Yacouba. Pour laver cet affront, les Yacouba exigèrent un bébé panthère et/ou éléphant. Devant le stratagème de la difficulté à réaliser l’improbable, les Yacouba réussirent à restaurer l’honneur de leur chef et à faire que les Senoufo leur soient pour toujours redevables, d’où leur toukpê.

Le kpêtou est plus encore à l’origine de l’alliance entre Dida et Abbey. Séry Lotchi Raoul raconte qu’un jeune abbey avait enceinté une fille dida. Les Dida exigèrent un éléphant vivant comme amende. Vaillants chasseurs, les Abbey le leur apportèrent. Un autre jour, l’histoire se répéta, mais dans l’autre sens ; un jeune dida enceinta une fille abbey. Tenant leur revanche, les Abbey réclamèrent une panthère vivante. Devant la difficulté de trouver cet animal féroce, les Dida leur proposèrent deux belles filles. Refus catégorique des jeunes ! Mais les sages parvinrent à les calmer : « Qu’allons-nous faire avec une panthère, voyez ces deux belles filles dida, elles vont nous faire de beaux enfants, acceptons-les. » Après ces deux incidents, Dida et Abbey signèrent un pacte de non-agression.

Au total, entre toukpê et kpêtou, « Ya un kiè un peu plus doux ke l’autre… C’est kpètou ». Ce qui veut dire que le toukpê aussi est doux. « Oh, qu’il est doux pour des frères de demeurer ensemble! », chante à juste titre le psalmiste (Ps.133, 1). Celui à qui l’on doit le néologisme kpêtou était-il conscient, en le créant, d’un quelconque rapport avec toukpê ? Mieux, avait-il délibérément inversé le mot baoulé pour désigner le vagin d’une façon détournée ? Quoi qu’il en soit, l’inversion de toukpê, qui aboutit à kpêtou, crée un premier lien formel entre les deux signifiants, qui trouve un écho au niveau des signifiés. Il fallait tendre un peu l’oreille pour le percevoir, c’est ce que j’ai essayé de faire. Modestement.

Par Dr. DJANDUÉ Bi Drombé

 

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