« DJALEGLWIN »; DE « TCHȆGBANA » À « TCHȆGBAKA »: LA CONCEPTION DU CÉLIBAT DANS NOS CULTURES

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Selon Zadi Kessy (2010: 131), la répartition des tâches est si rigide dans nos sociétés qu’« un homme sans femme ne peut subsister en Afrique». Au-delà de l’aspect purement matériel ou existentiel, mais aussi et surtout pour cela même, la femme apporte plus à l’homme en termes d’image, de réputation et d’affirmation sociale que l’homme à la femme. Lorsqu’un homme se marie en pays gouro, on dit qu’« il a pris femme » (« é lé si ») ; mais pour une femme qu’elle a pris, non pas « homme », mais « bwo » (mariage), ce mot incluant à la fois l’homme et tout ce qu’implique le fait de devenir épouse.

Dans nos pratiques sociales habituelles, par exemple, la femme n’a pas souvent droit à la parole et le fait qu’elle soit mariée n’y change rien, le changement de statut accroît même plutôt son devoir de réserve, d’obéissance et de silence. En revanche, l’homme, qui ne l’est réellement que s’il a une femme, ne peut parler dans certaines assemblées et se faire entendre que s’il est marié.

Ainsi, parce que le bénéfice social et symbolique du mariage est plus grand pour l’homme que pour la femme dans les sociétés profondément patriarcales, il est aussi plus dégradant d’être célibataire pour lui que pour elle dans les représentations que la collectivité s’est forgé de l’un et l’autre sexe. Et ce d’autant que c’est à l’homme qu’il revient de prendre femme et non l’inverse.

D’ailleurs, dans les cultures où cela a cours, on ne dit jamais qu’on a donné un homme à une femme, mais plutôt qu’on a donné une femme à un homme.

On peut comprendre par-là pourquoi dans certaines de nos langues maternelles, le mot ou l’expression signifiant « célibataire » n’existe que pour les hommes. Pour d’autres langues, quand le mot ou l’expression en question peut s’utiliser indistinctement pour les deux sexes, c’est très rarement qu’il est appliqué aux femmes. Si bien que, conçu par la norme pour le masculin et le féminin, il en vient presqu’à être réservé par l’usage au seul genre masculin. Ou alors, quand il existe un terme pour le genre féminin en particulier, celui-ci a tendance à se transformer en un vestige lexical du fait de la rareté de son usage par les locuteurs.

C’est ainsi qu’en dioula, il est plus fréquent d’entendre « tchêgbana » (homme célibataire) que « moussogbana » (femme célibataire). Dans ces deux compositions, l’adjectif « gbana » signifie « simple, nu, réduit à sa plus simple expression ». Le ou la célibataire est donc perçu comme une personne nue, vulnérable et sans grande valeur.

Le baoulé « tchêgbaka » est clairement un emprunt au dioula. Paradoxalement, il est utilisé pour les deux sexes alors même que la racine « tchê » du mot signifie en principe « garçon ». Les langues sont parfois difficiles à comprendre. L’expression baoulé authentique est « cocwlafwé », apparemment réservée plutôt à des usages plus formels de la langue. C’est aussi le cas de l’expression « kwlinglwin », tombée en désuétude, mais assez révélatrice de comment les Gouro conçoivent le célibat et perçoivent le célibataire.
Littéralement, en effet, « kwlinglwin » signifie « garçon de maison » ou, plus exactement, « garçon de ménage », « kwlin » étant la contraction de « kon lé » (à la maison) et « glwin » voulant dire « garçon ». Traditionnellement, au regard de la répartition des tâches et dans les conditions sociales normales de température et de pression, l’activité de l’homme le tient loin du foyer pendant que celle de la femme l’y maintient.

Le fait d’être sans femme impose donc au célibataire de s’investir aussi dans la gestion quotidienne du ménage et l’expose à la raillerie. Il doit balayer, aller puiser de l’eau, préparer la nourriture, faire la vaisselle et la lessive, etc.

Pour le Gouro, le célibat masculin est donc socialement très dévalorisant. C’est même la pire des choses qui puisse arriver à un homme. Et l’expression couramment utilisée pour dire « célibataire » est « djaléglwin ». Le mot est composé de deux substantifs : « djalé » (veuf, veuve), ce que les Baoulé appellent « angbéti » ; et « glwin » (garçon). Ainsi donc, de « celui dont la femme est décédée », le mot « djalé », associé à « glwin », a élargi son rayon de signification pour inclure « celui qui n’a pas de femme » tout court, indépendamment des raisons de cet état.

Qu’en est-il alors de la « femme célibataire » ?

La logique aurait voulu que la langue gouro la désignât par l’expression « djalélé », par analogie à « djaléglwin », « » voulant dire « femme ». Mais personnellement, je n’ai jamais entendu cette expression, ni même ma mère âgée bientôt de quatre-vingts ans. De deux choses l’une. Ou l’expression n’a jamais existé, ou elle a fini par disparaître sans laisser de traces dans la langue faute d’usage, ce qui, dans un cas comme dans l’autre, confirme le fait que le célibat soit mentalement plus associé à l’homme qu’à la femme.

Le mot « luélé » aurait pu être une alternative valable pour combler le vide lexical, mais il tient plus de la localisation géographique de la femme que de sa situation matrimoniale. Le mot est constitué de « lué » (amie) et de « » (femme) pour signifier littéralement « amie-femme » ou « femme-amie ». En pays gouro, il désigne la femme qui vit dans la maison de son père et qui, autrefois, était très respectée, surtout de ses belles sœurs, les épouses de ses frères. Ce peut être une femme mariée qui, pour une raison ou pour une autre, vient rester un temps chez les siens ; ou une femme célibataire. Qu’importe, la tradition, ou plutôt la langue elle-même, voudrait qu’elle soit l’amie de tous et de toutes, d’où son appellation.

Par Dr DJANDUÉ Bi Drombé

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