DJ ARAFAT ET LA SOCIÉTÉ SAVANTE ET BIEN PENSANTE

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J’ai lu, avec amusement, les sévères critiques de certains intellectuels et philosophes africains à l’encontre de l’artiste DJ Arafat et de sa production musicale. Ce jeune homme, décédé dans les conditions tragiques que l’on sait, a été proprement brocardé par les tenants de la pensée savante. Ces derniers se sont livrés, comme une meute, à une démolition en règle de l’artiste et de son œuvre.

ALORS, JE M’ÉTONNE !

Qu’un philosophe de la trempe d’Achille Mbembé n’ait pas pu décrypter, au-delà de ses frasques et de ses coups de gueule, la personnalité exceptionnelle de l’artiste, la vérité de son Art, le sens et l’essence du message qui se cache sous les vrombissements de ce que l’illustre philosophe et tous les prétendus puristes de l’Art appellent, avec mépris et condescendance : le bruit d’Arafat. Cette critique superficielle et inutilement méchante, en devient finalement insultante et suspecte. Qu’y a-t-il de mal, en effet, à pratiquer et vivre son art de manière ostentatoire et subversive ? DJ Arafat est-il plus coupable que Ray Charles, Johnny Hallyday, Jimmy Hendrix ou Bob Marley? Transgression et ostentation, ne sont-ce pas là, en réalité, les deux levains de tout Art ?

JE M’ÉTONNE ENCORE

Que l’on reproche à DJ Arafat de s’affubler du patronyme prestigieux du leader palestinien Yasser Arafat, alors que rien, à priori, ne lie les deux personnages. Or précisément, Yasser Arafat est un homme de rupture, un opposant à l’hégémonie israélienne, un rebelle au diktat de la communauté internationale partisane et « occidentalocentriste ». En endossant ce pseudonyme, le jeune artiste ivoirien s’inscrit consciemment dans un cercle de ruptures. Rupture d’avec Houon Ange Didier, ce garçon trop timide et effacé qu’il est, en réalité, mais qui empêchait l’artiste d’éclore. Rupture avec le cercle familial en rompant définitivement les amarres avec la double tutelle parentale de Tina et de Wompy, pour s’affirmer, lui aussi, comme artiste et identité singulière. Rupture, enfin, avec les codes et les conventions d’une société patriarcale qu’il juge impropre à lui faire la leçon quand elle-même s’enlise dans les méandres de la rébellion, de la guerre et de la corruption à ciel ouvert. Sa musique se fait, alors, l’écho sonore des kalachnikovs névralgiques de la rébellion ivoirienne. Son Coupé Décalé devient le réceptacle du parler en langue psychédélique des pasteurs évangéliques et des crieurs ambulants de Nangui Abrogoua ou de Kouté. Les sons du Yôrô sont dès lors, le prolongement retentissant de la rue ivoirienne où les klaxons des Wôrô-wôrô et des Gbakas synthétisent le malaise d’une société déjantée qui crie pour ne plus se comprendre. On ne moque pas une telle société, malade de ses hommes politiques, de ses élites intellectuelles et de ses propres enfants terribles. On ne méprise pas un malade qui se contorsionne sous le feu de la douleur et jette, sans honte, sa bave aux yeux du monde. On accourt à son chevet pour le secourir, lui prodiguer les soins adéquats afin de l’aider à trouver une prompte guérison.

JE M’ÉTONNE SURTOUT

Que le grand philosophe n’ait pas compris que le propos de l’art inventé par DJ Arafat le situe d’emblée dans une posture transgressive. A la manière d’un Marcel Duchamp qui planta naguère son « Urinoir » dans les salons aseptisés de l’art pictural, Arafat, se pose en s’opposant aux normes esthétiques de l’ordre musical ancien. Comme un couturier du ghetto, il prend des morceaux de rythmes qu’il assemble dans une sorte de patchwork musical, imitant ainsi l’écriture Nzassa d’un Jean-Marie Adiaffi qui assemble, dans un même texte littéraire, des formes aussi improbables que le conte, le roman et la poésie ! Comme Bob Marley qui apparut en jeans rapiécés, les cheveux en broussaille, dans une danse d’insomniaque, comme Fela Anikulakpo qui hanta naguère les scènes mondiales avec pour unique vêtement son indécrottable slip vert, DJ Arafat s’affirme en refusant les codes et les conventions, en défiant et transgressant les règles.

C’est à juste titre qu’il n’épouse pas l’implacable rigueur vestimentaire du leader palestinien, son illustre homonyme. Il n’en prend d’ailleurs, ni les manières policées, ni la diplomatie éprouvée qui lui valut de prestigieux prix. DJ Arafat n’est pas un politicien, encore moins un diplomate de carrière ! C’est un écorché vif, un survivant du ghetto, un Nouchi et un Ziguéhi qui règle ses comptes avec sa famille, ses adversaires et la société toute entière, dans le crépitement hypnotique de son téléphone Androïd. Sa musique et sa danse, toutes en verves transgressives, sont actes guerriers de bravade et de libération. Le torse qu’il montre de manière ostentatoire lors de ses concerts, les tatouages qu’il brandit comme des trophées, ses danses gymniques et acrobatiques procèdent de la même quête de liberté, cette volonté d’être qui se cristallise dans un paraître aussi agressif que maladroit.

JE M’ÉTONNE TOUJOURS ET ENCORE

Que la société savante et bien-pensante n’ait pas discerné l’Art de DJ Arafat et compris que le Coupé Décalé est une musique en construction, un Art qui s’élabore sous nos yeux ahuris, dans le déferlement des décibels et le déchainement des passions mal canalisées. Son rejet par l’élite nous rappelle que le jazz, à ces premiers balbutiements, et le reggae, dès ses premiers soubresauts, ont connu le même sort. L’un et l’autre ont été taxés d’hérésie musicale et de bruyante cacophonie. Ils ont été qualifiés de musique du Diable et voués aux gémonies avant de devenir les musiques savantes et élitistes que nous connaissons aujourd’hui. Dans le même registre, j’imagine d’ici la colère et le désarroi des parents des années Yé-yé face à leurs enfants qui se cuisaient les cheveux au fer rouge pour les lisser, se vautraient dans des tenues provocatrices et se tortillaient sur les musiques des Fétiches, des Djinarous ou des Blacks Devils, des noms évocateurs qui confirment bien la diabolisation de la Pop Music d’alors. Pourtant, c’est cette jeunesse survoltée qui a construit nos pays en générant pour les uns le miracle et pour bien d’autres des mirages.

Il faut à présent conclure ce trop long exposé. Que retenir, en définitive?

Que les artistes ont ceci de particulier que la surexposition de leurs vies dans les médias nous laisse croire qu’ils sont pires que nous. Ce complexe de l’homme ordinaire n’est pas toujours vérifié. Il suffira de rentrer dans l’intimité de biens de gens dits normaux pour y découvrir toutes les horreurs inimaginables. En réalité, les artistes sont des humains en qui il y a à chaque instant, comme en chacun de nous, une double postulation, l’une vers le Bien et l’autre vers le Mal. Dans le fond, ils ne sont pas plus coupables que nous, mais juste différents et surexposés. Sans excuser DJ Arafat, sans même l’idéaliser, je nous invite à comprendre que le Coupé Décalé, cette musique volontiers opportuniste, dangereusement subversive et frénétiquement hypnotique est la musique d’une époque, l’indicateur sismique d’une société en pleine déconstruction. Mais fort paradoxalement, cette musique a réussi à proposer aux populations ivoiriennes désenchantées par des décennies de crise sociopolitique, ce mélange de légèreté et d’autodérision qui permet aux peuples de résister aux tragédies de l’histoire.

Gageons qu’avec le temps et à force de travail, le Coupé Décalé s’apaisera dans la normalité retrouvée et glanera ici et là les nouveaux ingrédients qui lui donneront une plus grande consistance. Et, c’est maintenant qu’il faut écrire l’avenir de cette musique dont DJ Arafat a tracé, après Douk Saga, les nouveaux sillons. Et c’est à nous, Ministère de la Culture, producteurs phonographiques, arrangeurs et compositeurs, mais aussi chorégraphes et critiques d’Art de dessiner, dès à présent, l’archétype du Coupé Décalé du futur. « 

Par Alain TAILLY

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