DE « YI TINHIN » A « GNINHIN » : LE SANG, CE LIQUIDE ROUGE

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Pour dire « le sang », il semble que le Gouro ne soit pas allé aussi loin que le Baoulé, l’Agni ou l’Abron. Rappelons que ces langues de la grande famille Akan utilisent le terme « modja », que nous avons interprété comme « la racine ou l’héritage maternel » afin d’y trouver un début d’explication de la pratique matrilinéaire. Mais c’est plus une question de posture que de profondeur. La posture du Gouro est plutôt celle du cardiologue que du sociologue ou de l’idéologue, ce qui fait que son approche est plus technique que symbolique.

Je trouve en effet très logique que le mot « gninhin » qui désigne « le sang » dans ma langue maternelle soit le résultat d’une forte contraction de l’expression « yi tinhin », qui veut dire littéralement « l’eau ou le liquide rouge ».

De fait, tout ce qui se présente sous forme liquide fait toujours convoquer dans sa désignation en Gouro le terme « yi » : « eau, liquide ».

Telle est aussi d’ailleurs le processus de lexicalisation dans bien d’autres langues ivoiriennes, voire toutes, notamment le Malinké avec « dji » et le baoulé et l’Agni avec « nzué ».

C’est ce qui explique que le nom « léi », qui signifie « salive », se compose de « léé » (« la bouche ») et de « yi » (« le liquide »), la salive étant bien entendu le liquide blanchâtre présent dans la cavité buccale. Tout comme « yuèyi » renvoie aux larmes par l’association de « yi » avec « yuè », c’est-à-dire « les yeux » ; ou « gninyi » à la morve par l’association de « yi » avec « gnin » (« le nez ») ; ou encore « gnonyi » au lait maternel, « gnon » signifiant « seins », et donc littéralement « l’eau des seins ». Loin de l’organisme humain, « layi » désigne « l’eau du ciel » : « la pluie ». Mais la référence à « yi » à l’avantage d’être claire dans ces exemples assez illustratifs de ce type de construction lexicale en Gouro.

On peut donc comprendre que, pour le sang qui circule dans tout le corps et n’est pas un organe précis comme les yeux ou une substance limité à un seul endroit comme la salive qui ne se trouve que dans la bouche, le critère de la coloration l’emporte sur celui de la localisation. Les Gouro ont ainsi appelé le sang « yi tinhin », ce qui veut dire « le liquide rouge ». On est parti de là à « yinhin » avant d’aboutir à « gninhin » pour les besoins de la prononciation.

Il faut aussi creuser un peu pour se rendre compte que quand les Gouro disent « wiy » pour désigner « l’urine », il y a dans cette dénomination, et on le sent dans la prononciation, comme un « yi » qui reste en suspens, le « i » final du mot ayant disparu. Mais on retrouvera ce « i » fantôme dans le nom composé « wêyi » qui, lui, renvoie à « la mer » par le truchement de la composante « » (« sel »).

Si bien qu’au fond, à y bien voir, c’est sur le même critère du goût que le Gouro se base pour nommer la mer et l’urine, la première étant « l’eau salée » (« wêyi ») et la seconde « le liquide salé » (« wêiy/wiy »). La coïncidence à la fois morphologique et sémantique entre ces deux termes, dont l’un n’est finalement rien d’autre que la forme apocopée de l’autre, est visible à l’œil nu.

Mais sortons des profondeurs salées de la mer et de l’urine pour revenir à notre sang, ce « liquide rouge » (« yi tinhin ˃yinhin˃gninhin ») qui circule dans tout le corps. Pour les Gouro, le sang sert à laver l’organisme, à le nettoyer. Cette idée pourrait expliquer pourquoi ils appellent le cœur, l’organe musculaire chargé de la circulation du sang, « zrou », parce que ce mot signifie aussi en même temps « laver, nettoyer », du verbe « zroutchi ».

Par Dr Djandué Bi Drombé

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