DE LA CRAIE AU MARQUEUR: UNE VIE ÉCRITE AU TABLEAU

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Lorsqu’en 1984 ma mère allait m’inscrire en classe de CP1 à l’EPP Konéfla 2 (aujourd’hui Kononfla 2), je m’apprêtais à prendre la craie pour ne plus la lâcher. Et quand je devais quand même le faire, c’était pour la troquer contre le marqueur. De l’école primaire à l’enseignement supérieur, en passant par les années collège, mon histoire personnelle est celle d’une vie écrite au tableau, une vie passée à écrire au tableau; au gré d’une vocation d’enseignant que j’étais trop timide pour voir venir.

De cette vie qui commença à s’écrire avec de petits bouts de craie de différentes couleurs, tantôt sur une ardoise, tantôt sur un tableau, je garde quelques souvenirs croustillants. Écoliers, nous sortions généralement noirs ou clairs de la maison pour revenir blancs, la tête saupoudrée de craie. La salive était le liquide à portée de main pour mouiller le chiffon et l’ardoise, si bien que la poudre de craie, devenue parfois pâte, ne lâchait plus nos corps frêles.

Ces petits bouts de craie, jalousement conservés, constituaient un véritable trésor pour chacun. Puisqu’ils finissaient souvent par devenir tout ronds comme si nous les sculptions en écrivant, nous les utilisions aussi pour jouer aux «billes» pendant les temps libres. L’occasion pour les plus adroits d’entre nous d’accroître leur trésor. Chaque craie-bille touchée par le lanceur lui faisait gagner en effet un morceau de craie de son adversaire.

GRAINE LA CRAIE

Mais ce n’était pas tout. S’était également instauré un troc particulier dans lequel la craie servait de monnaie de change: «graine-la craie». Mes nièces et moi cassions les graines de palmier qui ne manquaient jamais chez nous où la sauce graine était reine. Les pulpes retirées étaient lavées et assaisonnées avec de l’huile, du piment et du cube maggi. Ô que c’était bon! Chaque graine de cette recette était échangée contre un morceau de craie, d’où le nom de ce petit commerce d’écoliers.

Sur les tableaux noirs de l’école primaire, en relief à même le mur, les beaux dessins en classes de CP1 et CP2 pour illustrer les leçons, les mots artistiquement formés par nos calligraphes de maîtres, les frises et les figures géométriques; un peu plus tard, les opérations posées et effectuées, les problèmes plus ou moins bien résolus; firent naître précocement certaines vocations et en chassèrent d’autres, tout cela encore trop loin dans les interstices du subconscient pour en être conscient à notre âge.

SOUVENIRS SOUVENIRS : L’ÉLÈVE QUE JE FUS (1984-1997)

Au secondaire, au Collège d’Enseignement Général de Sinfra qui deviendra Lycée Moderne Henri Konan Bédié, en Sixième et en Cinquième, notre professeur de mathématiques s’appelait M. Kafalo. Je n’ai jamais su si c’était son vrai nom ou tout juste un surnom. Jeune et bel homme au teint noir, il avait l’allure d’un dur à cuir, le type de professeur craint même des plus caïds de la classe. Lorsque M. Kafalo interrogeait un élève pour aller corriger un exercice au tableau, ce dernier jetait des coups d’œil furtifs derrière. Car il pouvait, à tout moment, être surpris par un gros kôkôta pour lui signifier qu’il ne prenait pas le bon chemin pour résoudre l’équation.  

À une belle fille claire qu’il avait un jour appelée au tableau et qui peinait terriblement à tenir le grand compas pour faire un cercle, M. Kafalo avait lancé cette remarque qui ne passa guère inaperçue: «Regarde-moi ça, quand c’est pour attraper les bazookas…» En classe de Sixième ou Cinquième au début des années 1990, nous étions déjà assez grands pour comprendre le non-dit dans ce qu’il avait dit; surtout que la fille en question faisait déjà assez femme.

SOUVENIR

Je n’avais pas non plus le compas dans l’œil en mathématiques. La géométrie et l’algèbre, qui avaient commencé à provoquer chez moi des allergies cérébrales dès la Quatrième, m’inclinèrent vite vers les lettres et les langues. Après le Bac, je fus naturellement orienté en Espagnol à l’Université de Cocody. Finis les Maths et l’EPS, mes deux bêtes noires pendant sept longues années. Quant à la craie, je la laissais pour la reprendre de plus belle, puisqu’en 2007, après deux ans de formation à l’ENS, je fus affecté en tant que professeur certifié d’Espagnol au Lycée Goffry Kouassi Raymond de Sassandra.

Le tableau qui ne l’avait jamais totalement quittée reprend donc toute sa place dans ma vie. À l’université et à l’ENS, il avait juste changé de couleur, passant du noir ou du vert au blanc avec, pour y écrire désormais, les marqueurs moins salissants et moins toxiques. Au collège et au lycée, retour au tableau noir ou vert, retour à la craie blanche, parfois rouge ou jaune. Dans le rôle de l’enseignant, j’étais maintenant celui qui écrit au tableau pour les élèves, ou qui les interrogent pour y aller. Entre mes doigts d’adulte, la craie est passée d’instrument d’apprentissage à outil d’enseignement, pour continuer d’apprendre autrement.

Si j’étais prédestiné à être enseignant, peut-être l’étais-je aussi à partir toujours de la craie au marqueur, du tableau noir au tableau blanc, comme pour chaque fois descendre avant de monter, passer du noir initiatique des nuits dans nos forêts sacrées au blanc du brouillard matinal qui annonce le jour. Il y a chez moi à la maison un petit tableau à double face confectionné pour les enfants. Sur le côté noir on écrit avec la craie, sur le côté blanc avec le marqueur. C’est le plus beau symbole de ma vie.     

Par Dr. Paul-Bathesty DROMBÉ

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