DE « BALI » À « I YA DRÔ »

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On reconnaît au mot « religion » deux sources étymologiques : relegere (cueillir, rassembler) et religare (lier, relier). Il existe une relation entre ces deux étymologies, puisque relier revient aussi à rassembler. Ce que relie et rassemble la religion, c’est l’homme et les dieux. Le Larousse définit ainsi la religion comme « Ensemble déterminé de croyances et de dogmes définissant le rapport de l’homme avec le sacré », ainsi que « des pratiques et des rites spécifiques propres à chacune de ces croyances ».

Les Africains sont connus pour être des peuples très religieux, tellement religieux qu’ils donnent parfois l’impression d’attendre de Dieu qu’il vienne faire à leur place ce pour quoi il leur a pourtant donné une tête et des bras. Pendant qu’ailleurs, on cherche à l’exclure de tout, au point de chercher à faire à la place de Dieu ce qui relève de sa divine et souveraine compétence. Nous avons tort et eux n’ont pas raison.

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Mais loin des nouveaux commerçants de la foi qui pullulent sur le continent et, à coups de publicité et de sensations fortes, s’enrichissent sur le dos des plus pauvres, notre religiosité tient de cette conscience profonde que nous venons de plus loin que le ventre de nos mères et qu’il existe entre nous et l’univers un lien inébranlable.

On peut comprendre à partir de là pourquoi en Côte d’Ivoire, plusieurs sous-groupes au sein d’ensembles ethniques clament que leurs ancêtres sont descendus du ciel au moyen d’une chaîne. C’est le cas notamment des Krobou qui font partie du grand groupe des Akan lagunaires et ont pour proches voisins les Abidji, les Akyé et les Abbey (Koné Karamoko, 2007 ; Allou, 2012).

Nous sommes descendus du ciel, nous avions un chef appelé Djé Mangbou qui opprimait. Il confisquait toute la récolte et affamait son peuple. Un jour, Dieu nous réunit en l’absence du roi et décida de nous débarrasser de lui. Pour ce faire, disait-il, « je vais vous faire descendre sur terre pour vous permettre de vivre en paix « . Il nous offrit une longue chaîne et un escabeau pour la descente. […] Pendant la descente, la chaîne craqua et seulement trente-deux personnes et une femme stérile purent regagner la terre. L’endroit où nous sommes descendus fut appelé Krobou du nom de notre peuple. (Koné Karamoko, 2007)

Descendus du ciel à l’aide d’une corde, on peut y remonter par le même moyen. Les légendes sont par nature difficiles à situer dans le temps et dans l’espace. Mais de telles histoires ou croyances ont peut-être laissé des traces dans nos langues, notamment celles qui entretiennent encore de nos jours une étroite relation lexico-sémantique entre la notion de Dieu et celle de chaîne ou corde.

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En baoulé, par exemple, le terme « Gnanmien/Yanmien » désigne « Dieu ». La ressemblance formelle avec « gnanman/yanman » (« corde, fil ») saute à l’œil. Il est même possible que l’un des mots soit un dérivé de l’autre afin, et contrairement aux Gouro, que la différence des signifiés soit déjà marquée au niveau des signifiants.

Parce qu’en langue gouro, la croyance profonde en l’existence d’un lien presque physique entre Dieu et les hommes est consacrée par le mot « bali ». Prononcé en effet de la même manière, mais selon le contexte, « bali » peut signifier « Dieu » ou « corde, fil ». D’où, « an ti Bali »/« Bali a binlin » pour dire « Dieu mon père »/« Dieu est grand » ; ou « woun tan bali »/« yi tô bali » pour dire « le fil à tresser »/ « la corde à puiser ».

Il y a dans cette double acception du mot l’idée que Dieu lui-même est la corde qui nous tient et nous maintient en équilibre sur une terre dont nos ancêtres soupçonnaient peut-être déjà qu’elle tourne autour du soleil. On retrouve là aussi l’étymologie religare du mot religion, car pour « relier », rien de plus efficace qu’une corde. Mais, bien entendu, il s’agit ici d’une corde invisible dont on peut trouver la trace dans le fait que l’Homme soit à l’image et à la ressemblance de Dieu.

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Le Gouro va d’ailleurs plus loin encore pour exprimer cette ressemblance à travers sa formule de salutation bien connue : « I ya ». Pendant que la majorité des langues ivoiriennes disposent d’une formule de salutation particulière pour chaque période de la journée (le matin, le milieu du jour et le soir) ; en gouro, l’expression « I ya » signifie à la fois « Bonjour, Bonsoir, Bonne nuit, etc. ». Et on peut comprendre pourquoi. Littéralement, « I ya » signifie « Tu es », et Dieu s’appelle « Je suis » (Exode 3.14). Si Dieu se nomme « Je suis », il est bien logique de donner à celui qu’il a fait à son image et à sa ressemblance du « Tu es », comme pour lui rappeler son origine divine et sa dignité, mais aussi son statut de « vivant ». Car « I ya » pourrait bien être l’ellipse de « I ya drô », qui veut dire : « Tu vas bien, tu es en bonne santé », voire « Tu es vivant ».

Par Dr. Djandué Bi Drombé

 

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