CÔTE D’IVOIRE: UNE PENSÉE POUR LA PAIX 

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Le 7 septembre 1958, au Stade Géo André devenu Stade Félix Houphouët-Boigny, le père fondateur de la nation ivoirienne affirmait : « Chaque jour, dans des moments de méditation, je m’efforce de demander à Dieu de m’aider. Je lui dis : Si la confiance des hommes m’impose de telles responsabilités, au niveau desquelles je dois exercer une action, si, dans l’accomplissement de ma lourde tâche, vous pensez que la force et l’influence qui découlent de la confiance de mes frères m’entraîneront à commettre des injustices, à piétiner le droit des faibles, alors, mon Dieu, faites en sorte que cette confiance disparaisse, que mes responsabilités disparaissent et que je m’en retourne à Yamoussoukro, mon petit village, à ma petite case. »

Ce vœu est une illustration parfaite des valeurs humaines chez tout individu qui prend l’engagement de conduire la destinée d’une nation. En effet, la paix trouve un sens dans les valeurs humaines. Quand elles ne sont pas inscrites dans la mentalité d’un dirigeant, pour lui servir de boussole dans sa gestion, le peuple qu’il a à charge de diriger ne peut que subir les conséquences de la violence liée à une mauvaise gestion. Depuis l’ère de Démocratie dans les années 1990, et après le départ du vieux dans l’au-delà, la Côte d’Ivoire n’a pas encore retrouvé la voie de la paix qui était pourtant la seconde religion des Ivoiriens.

Le 22 juin 1971, au 8ème Sommet de l’OUA à Addis-Adéba, Nanan Boigny affirmait :

La paix à l’intérieur des Etats africains ne doit reposer que sur la justice, la tolérance, le dialogue permanent, le respect de la personne humaine et de sa dignité, le respect des libertés, l’égalité entre tous les hommes. Mais si l’absence de dialogue signifie le mépris de l’homme, la confiscation des libertés, les jugements arbitraires, les exécutions sommaires, elle ne peut avoir d’autres conséquences que de susciter des oppositions décidées à tout tenter afin de renverser ces régimes d’oppression.

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En effet, la paix n’est pas seulement le contraire de la guerre ; elle est bien plus que cela. Elle possède des attributs forts : équilibre intérieur de l’homme, équilibre entre les hommes, équilibre à l’intérieur de chaque nation, équilibre entre les nations. Elle doit s’incruster simultanément dans les mentalités individuelles et collectives afin d’avoir un impact sur nos comportements. N’est-ce pas cela qui l’a amené à affirmer : « la paix n’est pas un vain mot, mais un comportement ? » Elle doit se confondre aux valeurs reconnues de tous, la justice, la démocratie, la tolérance, le droit de la personne humaine et des peuples. En d’autres termes, la paix ne peut être effective sans une transformation des attitudes, des valeurs, des conduites tant individuelles que collectives. Aucun développement ne peut être envisagé dans un environnement de conflits permanents.

En introduisant le multipartisme en 1990, l’on venait d’exposer les Ivoiriens aux appétits de tous les aventuriers assoiffés de pouvoir, et autres apprentis sorciers. Le vieux, en homme sage, y était fermement opposé, arguant que nous n’étions pas encore prêts pour ce régime politique.  La foire à la violence, le non-respect de l’ordre établi, la politique du « Ote-toi que je m’y mette », l’amateurisme, tout ceci a participé à la déconfiture sociale, économique, et politique. Notre beau pays jadis havre de paix et de convivialité, empruntait la voie de la violence. On venait d’ouvrir la boîte de Pandore : le désordre venait de se mettre en pole position pour faire basculer le navire ivoire dans le désordre.

Le multipartisme, tel que perçu en Occident, fait partie intégrante du processus démocratique. Il a un sens qui s’est construit au fil de l’histoire : il s’agit de permettre l’expression souvent contradictoire, voire antagoniste, de courants d’idées qui recouvrent des choix de société. Après trente ans de culture de parti unique, la Côte d’Ivoire a éprouvé des difficultés à appliquer la notion de multipartisme. En effet, voyant la toute-puissance du parti unique d’alors, l’opposition prépare les mentalités à une adhésion à leurs partis politiques. A partir de là, et tenant compte des bases idéologiques, les partis politiques multiples qui naissent font la récupération du thème nationaliste et se transforment en regroupements tribaux ethniques. Chaque grand leader du pays aura ainsi comme militants les gens en majorité issus de sa région. La création du Rassemblement des républicains (RDR) en 1994 précisera davantage la configuration ethnique du paysage politique ivoirien. Il s’implante avec un caractère régionaliste. C’est le parti des gens du Nord. Les Akans se retrouvent ainsi en majorité au PDCI, le Front populaire ivoirien (FPI) se signale comme le parti de l’ouest ivoirien. Le coup d’Etat de 1999 s’achève avec le regroupement des Yacoubas au sein de l’UDPCI.

En coupant les liens avec le parti unique, se déroulait sous nos yeux, la nouvelle union avec le multipartisme. En regardant dans le rétroviseur et en nous basant sur les faits, la boîte de Pandore s’est ouverte à partir de cette date. Félix Houphouët-Boigny ne croyait pas à la nécessité du multipartisme. Des partis politiques, le pays bascule dans des partis à forte coloration ethnique, ce qui fera dire à mon père adoptif, Koffi Kouassi Denos : « tous les partis politiques ivoiriens sont tribaliques« , et il n’a pas tort : on adhère au parti politique selon l’appartenance ethnique du dirigeant du moment.

La mise en berne de l’unité nationale tire ses racines du passé. Depuis les grilleurs d’arachides aux bébés gâtés, les cercles familiaux ravisseurs de biens publics et les dynasties s’étaient déjà constitués. Le pays était déjà partagé. C’est ce qui explique sans doute la crise de nerfs de l’opposition politique des années 1990 qui a réussi à s’insérer dans cette famille par la violence, et où alliances, possession de biens publics à son profit, privilèges liés à la gestion de l’Etat sont la partie visible de l’iceberg. Les violences verbales, politiques et physiques qui s’en sont suivies, ont eu pour conséquences : emprisonnements, exils, morts suites aux manifestations de tous genres. Vinrent ensuite les kakadjés (issus pour la plupart de l’opposition politique des années 1990), les va-t’en guerre (issus de la déconfiture du tissu social après les nombreuses crises), les nouveaux cercles familiaux et dynasties ou même la continuité des anciens caciques.

Le mauvais usage de la démocratie en Eburnie a engendré de nombreux conflits sociaux. Comme dans tous les autres pays du Sud, la Côte d’Ivoire a été invitée à s’engager, au début des années 1990, dans un processus visant à faire évoluer son mode de gouvernance vers un modèle que les pays du Nord considèrent comme universel : la démocratie à l’occidentale. En même temps, elle devait construire une forme d’identité nationale à l’intérieur de ses frontières héritées de la colonisation. L’exercice s’est avéré si compliqué que le pays a implosé. L’analyse des malentendus et des incompréhensions, réels ou feints, qui ont entouré la mise en place du processus démocratique en Côte d’Ivoire nous amène à remettre en cause le bien-fondé d’une greffe qui a mal pris, et à suggérer qu’on aille relire l’histoire précoloniale, fût-elle issue de la tradition orale pour tenter de comprendre les causes de ce rejet en explorant d’autres modes de gouvernement des hommes.

Avant l’intromission de la démocratie, et sous le règne du parti unique, le citoyen lambda ne parlait pas de politique ou alors, le fait politique se déroulait dans les salons. A cette époque, le pays baignait dans une certaine tranquillité sociale. Les Ivoiriens vouaient un grand respect à notre devise. L’Union, la Discipline et le Travail étaient des mots gravés dans le cœur et la mentalité collective, ce qui faisait de la Côte d’Ivoire un pays respecté et une terre d’accueil.

Désormais, la politique s’incruste dans le vécu social des Ivoiriens. Meetings, marches de protestation, congrès, boycotts, élections rythment leur vie. Les dissensions s’amplifient. L’année 2000 consacre la venue au pouvoir des militaires en politique suite au coup d’Etat mené par le Général Robert Guéi. Cette période s’illustre de fort belle manière avec les assassinats, les charniers, les exécutions sommaires. On a l’impression que l’Histoire de la Côte d’Ivoire connaît un coup d’accélérateur, et que les Ivoiriens veulent rattraper le retard qu’ils ont accusé sur nombre de pays africains (le Burkina Faso, le Mali, la Guinée, le Congo, l’Afrique du Sud, etc.) en matière de vie politique. De 1960 jusqu’à l’instauration du multipartisme dans les années 1990, le peuple ivoirien avait complétement laissé la politique aux mains du père fondateur. A présent, il était dans la politique, il faisait de la politique, il organisait sa vie en fonction de ses choix politiques.

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Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié

L’intérêt porté à la vie politique traduit réellement le nouvel état d’esprit des Ivoiriens et principalement de la jeunesse : l’intolérance. La violence verbale qui avait vu le jour au moment de l’instauration du multipartisme prenait un tournant décisif, ce qui mettait à mal les valeurs de la devise nationale qui avaient jusque-là servi de boussole aux Ivoiriens: l’Union, la Discipline et le Travail ne deviennent plus que de vains mots. Tout ici se résume à l’acte politique, sous la manipulation bienveillante de trois frères ennemis: Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara. Naissent alors les pro: pro Bédié, pro Ado, pro Gbagbo. De 2002 à 2011, les dissensions entre ces trois figures politiques de la vie nationale atteignent un point de non-retour : c’est l’histoire de la rébellion, puis de la crise post-électorale qui engendreront des milliers de morts, sans oublier le traumatisme collectif et l’épisode actuel de la Haye.

La vie politique ivoirienne, c’est au moins 140 partis politiques, des élections conflictuelles périodiques, une élite politique désorientée et désunie, un peuple constamment sur le terrain de l’affrontement verbal et physique à des périodes données de l’année, des régions en constante ébullition, la défiance mutuelle pour en finir avec l’adversaire. Pour de nombreux nostalgiques de l’ère Houphouët-Boigny, c’est le père fondateur qui avait raison. Le multipartisme, comme la boîte de Pandore, allait ouvrir le pays aux malheurs. Pour les esprits colonialistes et les afro pessimistes, c’était, une fois de plus, la preuve que les africains ne sont pas encore mûrs pour le multipartisme.

De nombreux Ivoiriens pleurent encore la mort de celui qui a incarné la vie politique de notre pays. Ils le pleurent parce que les héritiers n’ont pas attendu pour se disputer la succession et engendrer des crises successives depuis sa disparition. Vingt-quatre ans après la disparition du père de la Nation, la Côte d’Ivoire est toujours à la recherche de la paix. Durant toute cette période, le pays a connu en 1995 un boycottage actif des élections accompagné de morts d’hommes, un coup d’Etat en décembre 1999, un coup d’Etat manqué en 2002 avec ses nombreux morts suivis d’une rébellion qui a coupé le pays en deux. Enfin, une crise postélectorale des plus sanglantes a endeuillé tout le pays. La violence, les assassinats et les règlements de comptes ont remplacé les valeurs de fraternité et de paix que prônait « l’Apôtre de paix de Yamoussoukro ». Comme le déclarait Alpha Oumar Konaré, alors président du Mali, au lendemain de la mort du « vieux », quand le baobab s’effondre, comment garder les oiseaux si les héritiers ne se donnent pas la main pour assumer l’héritage dans la paix ? Nanan est mort, et avec lui, la quiétude, la tranquillité, la paix.

L’usage habile des médias par les élites politiques a convaincu l’Ivoirien lambda que la crise ivoirienne amorcée au lendemain de la mort du « vieux » est une histoire de haines profondes et anciennes, ce qui a révélé une haine interethnique profondément enracinée. Cette crise a révélé des politiciens prêts à utiliser ces divisions à leurs propres fins, et des médias irresponsables qui ont attisé la violence en diabolisant les « ennemis ». Les enjeux, la logique et les causes de la crise ivoirienne de ces bientôt trois dernières décennies ont servi au pillage des richesses du pays, depuis les ressources forestières en bois jusqu’aux panneaux de toiture en zinc. La crise a favorisé l’apparition d’un Etat fantôme sous la forme d’un réseau de clientélisme lié à des activités économiques de nature criminelle qui opérait en marge de l’Etat officiel et en faveur de son effondrement.

Nanan, tu étais assurément bon, tu as su nous baigner dans un climat de paix. Tu nous as garanti notre sécurité, laquelle se trouve aujourd’hui aux mains de microbes et autres voyous en veste qui pavanent dans des voitures rutilantes. Tu as incarné et tu incarnes encore aujourd’hui une image forte de notre identité nationale. Symbole permanent de notre unité, nous continuons de te regretter. Pépé, nous regrettons ton héritage bradé par tes successeurs. Tu nous as appris que la paix était notre seconde religion. En complicité avec tes ennemis, tes successeurs sont venus mettre le feu à cette belle œuvre. Tu as rêvé d’une terre hospitalière, d’espérance et de fraternité. Tu as formé le rêve de faire de la nation ivoirienne que tu savais perfectible, une nation unifiée. Tu voulais une Côte-d’Ivoire en dialogue sans exclusive, avec elle-même et avec le monde qui l’environne.

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Tu avais su écouter avec compassion les souffrances d’une paysannerie maintenue dans le dénuement en dépit de son dur labeur. Aujourd’hui, les sangsues ont sucé tout le contenu des souffrances de nos braves paysans. En lieu et place des Journées du Dialogue dont nous avons conservé une mémoire vive, puis des Conseils nationaux, ouverts aux doléances des corps de la nation, la violence verbale, physique font l’objet d’un marketing agressif. Avec ton génie créateur, tu as su imposer l’affirmation d’une conscience collective des maux qui minaient la société ivoirienne et l’occasion de montrer la volonté de les surmonter, en encourageant les citoyens à l’élaboration participative de solutions. Le dialogue que tu prônais a été une expérience de fraternité et d’assimilation républicaine, un trait caractéristique de notre patrimonial national qui faisait la différence avec les autres. La faillite politique qui a su bien contaminer toutes les couches sociales et qui nous a coulé dans les profondeurs de la laideur morale n’a pas su tirer le meilleur parti du dialogue pour maintenir allumée la flamme de ton idéal de fraternité républicaine. Nous sommes à la merci de tous les cafards qui n’attendaient que la putréfaction de cette belle œuvre pour nous envahir et nous exposer à toutes les maladies sociales.

Bibliographie

Côte d’Ivoire : Pas de paix en vue ICG Rapport Afrique N°82, 12 juillet 2004 P.6

www.jeuneafrique.com

Les composantes du pouvoir de Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire (1958-1965)

CADNj Abidjan 9, Fraternité n° 336 du Ier octobre 1965.

 

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