COSMOGONIES BÉTI DU CAMEROUN ET BAOULÉ DE CÔTE D’IVOIRE: DEUX MYTHES PROCHES

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Les mythes des sociétés traditionnelles africaines expriment réellement la pensée de l’Africain et les rapports que celui-ci entretient avec le monde, le divin et le sacré. Ces mythes s’incrustent dans l’univers de toutes les civilisations. Les légendes des peuples, aussi variées soient-elles, sont bien souvent semblables à celle décrite dans la Bible, c’est-à-dire la traversée de la Mer rouge par les Israélites avec à leur tête Moïse.

Nous vous exposons ici celui des Béti du Cameroun et des Baoulé de Côte d’Ivoire, notre troisième article consacré à ces deux peuples. Pour ainsi dire, l’histoire des Beti et des Baoulé se rejoint dans bien des domaines: linguistique, social comme nous l’avons déjà vu dans les deux précédents articles. Mais ici, le fait marquant ce sont les circonstances de leur migration sur les terres qu’ils occupent actuellement, les places qu’ils occupent et les activités qu’ils mènent.

L’origine et la fuite des Béti

Nous sommes au XVIIIe siècle. Ousman Dan Fodjo, un chef musulman foulbé, décide de convertir les peuples animistes à l’Islam. Après un long voyage depuis l’Adamaoua jusqu’à la forêt équatoriale, il arrive sur les terres des Béti Be Nanga. Ne pouvant les affronter car supérieurs numériquement et ayant l’art du maniement des armes, les Béti décident de quitter les lieux. Après une longue fuite, ils traversent toute la forêt et arrivent au bord du fleuve Sanaga. La légende raconte que Dieu envoya un grand et long serpent-boa mythique appelé Ngan-medza ou Djerem, un serpent marin sur le dos duquel ils se mirent à traverser le fleuve.

Il survient cependant un drame lors de la traversée. En effet, voulant savoir sur quoi le peuple traversait, un homme du clan Yanda laissa tomber quelques flammes de sa torche sur le dos du serpent qui, prit de douleur se retourna violemment en projetant certains au loin et coula avec d’autres sur son dos. Une autre version raconte qu’un vieillard ou un guerrier, s’appuyant sur le dos du serpent mythique avec la canne pour le vieillard et la flèche pour le guerrier, firent mal au serpent qui ressentit une forte douleur et se retourna, projetant certains sur l’autre rive et emportant un groupe au fond du fleuve. C’est depuis ce temps que le peuple Béti est établi de part et d’autre de la Sanaga. Avec la construction d’un pont à Ebebda, en 1982, des échanges sont à nouveau permis entre les deux groupes.

Lorsqu’on parle des Béti, on ne peut pas oublier de mentionner le nom de celui qui est à l’origine de ce groupement, Nanga, leur ancêtre albinos. Nanga a eu sept enfants qui sont: Kolo Beti, Eton Beti, Mvele Beti, Mvan Beti, Meka Beti (les Maka), Bulu la fille, et Ntumu, le dernier-né.  Or Bulu la fille de Nanga a eu des enfants, mais la paternité n’aurait jamais vraiment été déterminée. Certains pensent qu’elle aurait eu une relation incestueuse avec son frère Ntumu, d’où leur rapprochement. Un avis pas du tout partagé par certains, qui estiment que c’est à cause des migrations que les enfants de Bulu se sont rapprochés de Ntumu. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on parle de Béti Be Nanga.

L’origine et la fuite d’Abla Pokou et sa suite

Née au début du XVIIIe siècle, Abla Pokou était la nièce du roi Osseï Tutu, fondateur de la Confédération Ashanti du Ghana. À la mort de ce dernier, son neveu lui succède sur le trône, en vertu de la loi matrilinéaire, c’est-à-dire la loi de succession par lignée maternelle. En effet, chez les Ashanti, l’enfant issu de la sœur d’un roi défunt a plus de chance de succéder à ce dernier que l’enfant d’un frère dudit roi.

Aussi, au décès du neveu de Osseï Tutu, le fils de sa sœur donc, une guerre de succession éclate entre Itsa, un vieil oncle issu de la famille régnante et Dakon, le second frère d’Abla Pokou. Dans la capitale du royaume, Koumassi, une lutte fratricide s’engage au cours de laquelle Dakon est tué. Dès lors, Abla Pokou comprend le terrible sort qui l’attend, si elle reste. Elle doit donc s’enfuir vers le nord-ouest avec sa famille, ses serviteurs, ses soldats fidèles et tous ceux du peuple qui se reconnaissent en elle ou en Dakon.

Sous sa conduite, les fugitifs marchent des jours et des nuits, fuyant la meute de poursuivants lancés à leurs trousses. Ils arrivent finalement, exténués, devant le fleuve mugissant de la Comoé, une frontière naturelle entre le Ghana et leur prochaine terre d’accueil, la Côte-d’Ivoire. Mais les pluies hivernales ont gorgé le fleuve, le rendant pratiquement infranchissable.

Et les poursuivants sont proches. Il faut donc faire très vite pour trouver le moyen de gagner l’autre rive: il y va de la sécurité, sinon du salut de toute la tribu. En désespoir de cause, la reine Abla Pokou lève les bras au ciel et se tourne vers son devin: « Dis-nous ce que demande le génie de ce fleuve pour nous laisser passer! » Et le vieil homme lui répond tristement: « Reine, le fleuve est irrité, et il ne s’apaisera que lorsque nous lui aurons donné en offrande ce que nous avons de plus cher. » Aussitôt, les femmes tendent leurs parures d’or et d’ivoire; les hommes avancent qui leurs taureaux, qui leurs béliers. Mais le devin repousse toutes ces offres et dit, encore plus triste: « Ce que nous avons de plus cher, ce sont nos fils! » Dès lors, Abla Pokou comprend qu’aucune offrande venant de ces hommes et femmes ne serait acceptée par le génie des eaux, fut-elle ultime. Et que seule, elle doit accomplir ce tragique devoir. Alors, elle s’avance au bord du fleuve, détache l’enfant qu’elle porte au dos, le couvre de bijoux et dit solennellement:

« Kouakou, mon unique enfant, pardonne-moi, mais j’ai compris qu’il faut que je te sacrifie pour la survie de notre tribu. Plus qu’une femme ou une mère, une reine est avant tout une reine!  » Puis, sous le regard douloureux de ses soldats et serviteurs, et malgré les sanglots déchirants des femmes, Abla Pokou élève son enfant au-dessus d’elle, le contemple une dernière fois et, en se détournant, le précipite dans les flots grondants… Aucune larme ne jaillit de ses yeux pourtant rougis, aucun tremblement ne secoue son corps pourtant éprouvé! Sitôt après ce geste irréversible de la reine, les eaux troublées de la Comoé se calment comme par magie, et toute la tribu franchit le fleuve sans encombre.

L’analyse des deux mythes

Économiquement, socialement et culturellement, les deux peuples ont des similitudes. Tout comme les Baoulé qui ont connu une migration, les Béti sont eux aussi issus d’un mouvement migratoire. Les Baoulé se sont installés au centre de la Côte d’Ivoire, tout comme les Béti se retrouvent dans la partie centrale du Cameroun. Il est vrai qu’avec les brassages et la recherche de stabilité socioéconomique, la situation a sensiblement évolué, mais cela n’entache pas cette situation géographique de départ. Les deux peuples sont de grands consommateurs de vins et de grands producteurs de cacao. Ces éléments de convergence évoqués dans notre première publication ne sont pas étonnants, au regard de la vie nomade de la plupart des peuples africains et aussi et surtout, compte tenu des circonstances politiques, sociales, économiques, etc. qui ont jalonné l’histoire des peuples africains au-delà des raisons qui ont poussé la plupart d’entre eux à effectuer des déplacements massifs depuis des lustres.

Le fait marquant sur lequel nous voudrions insister et qui constitue la principale motivation de ce texte c’est que, issus d’une migration, ces deux peuples ont traversé un cours d’eau pour une question de sécurité et de principe avant de se retrouver là où ils sont aujourd’hui. Curieusement, selon les faits relatés par la légende Baoulé, lors de leur traversée, les Baoulé se sont butés à un obstacle, et obligés de se soumettre à un sacrifice, permettant ainsi à la troupe pourchassée de traverser sans problèmes et d’avoir la vie sauve. Malheureusement, les Béti n’ont pas connu le même sort: l’obstacle auquel ils ont été confrontés s’est produit lors de la traversée, en plein milieu de la rivière, emportant certains dans le courant de l’eau. D’autres sont restés sur l’autre rive.

Pour ainsi dire, beaucoup de mystères non élucidés jalonnent encore l’histoire des peuples africains. Il faut donc creuser encore pour découvrir la face cachée de certains aspects de nos civilisations.

Par Dr. YAPI Michel

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