CARNET DE VOYAGE: BILLET RETOUR À KOUAMÉZIANKRO

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Kouaméziankro, dans la sous-préfecture d’Abengourou, est le village d’un ami cher : N’da Kablan Jean-Jacques, restaurateur de son état et propriétaire du maquis-restaurant Les délices de Jacob au cœur de la capitale de l’Indénié. La première fois que j’y fus c’était en août 2013 : une visite de courtoisie en pays agni. Quatre ans et quatre mois plus tard, en compagnie de nos amis communs Yao N’goran Olivier et Yapi Kouassi Michel, c’est à la faveur d’une cérémonie de dot que je revenais à Kouaméziankro ce vendredi 8 décembre 2017. Jean-Jacques allait doter mademoiselle Anoh Abré Béatrice le lendemain ; difficile de manquer l’événement.

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Partis d’Adjamé à 11 h 28, le voyage ne fut pas de tout repos. Une succession de bouchons depuis le Banco (Yopougon) jusqu’à Anyama en passant par N’dotré (Abobo), nous fera perdre plus de deux heures. Si bien qu’il était 14 h passées lorsque le car put enfin se lancer en direction d’Abengourou. À 210 km d’Abidjan à l’est de la Côte d’Ivoire vers la frontière avec le Ghana, Abengourou fait partie de la région de l’Indénié-Djuablin dont il est le chef-lieu.

Un lien affectif particulier me lie à cette ville, car ma mère y est née dans les années 1930, lorsque mon grand-père s’y trouvait pour travailler. Le brassage entre les peuples de Côte d’Ivoire ne date donc pas d’hier. Quand nous entrions à la gare de la compagnie de transport Gamon, il était 16 h 32.

JACOB

Le taximan que nous arrêtons pour nous conduire au carrefour Désiré où se trouve Les délices de Jacob est assez honnête pour nous dire que ce carrefour n’était plus loin et que nous pouvions y aller à pieds. En quelques minutes de marche nous étions effectivement devant Les délices de Jacob. Après les civilités, un repas copieux nous fut servi en guise d’akwaba, la bonne arrivée en langue locale. Au menu, de la sauce aubergine au poulet accompagnée de foutou banane et de riz. Nous étions bien en pays agni !

La cérémonie de dot étant prévue pour très tôt le lendemain, il était bon d’être au village ce vendredi soir, afin de mettre la dernière couche à la stratégie de la délégation du fiancé. Une dizaine de personnes, parents et amis, s’étaient donné rendez-vous au restaurant en vue du départ pour Kouaméziankro. À bord du véhicule de quinze places qui vint nous chercher à 19 h 10, il y avait déjà un certain nombre de passagers. Quand il démarrait onze minutes plus tard, nous étions vingt-deux. Malgré ce grand « confort », le voyage fut d’autant plus fluide que le bitume avait été récemment refait sur ce tronçon.

Au cours du trajet, nous étions frappés par la beauté des villages de la région, surtout celle de Sankadiokro, un village qui n’en est plus vraiment un au regard de son extension et de la qualité des constructions.

Apprompronou est la dernière localité sur la grande voie avant notre destination. Une bifurcation à gauche sur une route non encore bitumée vous conduit jusqu’à Daoukro dans le Iffou. Mais à trois kilomètres, le tout premier village s’appelle Kouaméziankro, qui nous laissait fouler sa part de terre rouge à 20 h 20, sous les décibels presque solitaires de la musique criée à tue-tête par le Bananier du Désert.

Qu’il porte bien son nom en effet, ce maquis moderne qui ressemblait à un cheveu sur la soupe dans cet environnement rural. D’autant qu’au-delà de la dimension géo-spatiale, son isolement avait aussi un aspect social, la population de Kouaméziankro étant musulmane à plus de 70%. Une nouvelle mosquée en construction, appelée à devenir bientôt le plus grand édifice religieux du village, témoigne de cette réalité. Mais on est vite frappé par la tolérance ambiante. Les autochtones, agni bini venus de Kouassidatékro à la recherche de terres cultivables, vivent en parfaite harmonie avec ceux des leurs qui ne pratiquent pas l’islam et les allogènes de confession chrétienne.

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L’activité économique repose ici sur la cacao-culture et la culture maraichère. Pour nous en convaincre, des claies de séchage parfumaient l’atmosphère de la forte odeur de fèves de cacao pas encore bien séchées. Quant au maraîcher, le dîner servi après un rituel d’akwaba très protocolaire donnera l’occasion à certains d’entre nous d’en sentir les produits au palais ; des crudités (oignons, tomates, concombres, etc.) pour assaisonner un gros poisson braisé accompagné d’attiéké, le tout dans une ambiance très détendue, les baoulé Yao N’goran Olivier et Yapi Kouassi Michel étant parmi les plus farouches alliés à plaisanterie des agni. La nuit fut courte et le sommeil profond.

Après un bain matinal ce samedi, l’envie nous prit de faire les cent pas. Un pas en appelant un autre, nous nous rapprochions lentement d’Attobro, le village d’à côté où allait bientôt avoir lieu la cérémonie de la dot. Attobro, que les sachants appellent aussi Tchètchèkro, du nom de la femme qui fonda ce village, se trouve en effet à un tir de lance-pierre de Kouaméziankro. Jean-Jacques n’était pas allé très loin pour trouver l’élue de son cœur. Pourtant, Kouaméziankro étant le dernier village de l’Indénié sur cette route, à Attobro on est déjà dans le royaume voisin du Djuablin dont la capitale Agnibilékro se situe à quelques dizaines de kilomètres.

À 7 h 40, la délégation du fiancé que nous avions devancée quitta Kouaméziankro. Tout le monde était là autour de 8 h, mais il fallut attendre encore un peu avant de nous rendre à la maison familiale, le temps, pour ceux qui devaient nous recevoir, de tout mettre en place. Il était presque 9 h lorsque nous entrions au domicile du père de la mariée. Sous la bâche dressée pour la cérémonie, une sono distillait de la musique locale. Les parents de la fiancée, qui étaient tous installés sur un côté de l’espace aménagé, avaient disposé des sièges en face d’eux pour les hôtes du jour.

FACE A FACE

Les deux familles en présence, j’allais assister, pendant deux heures, à une joute verbale faisant aussi la part belle au langage non-verbal. L’art oratoire au service de l’union des cœurs et des esprits. Tout un rituel : gestes, images, silences, pauses, conciliabules et apartés ont ponctué la cérémonie. Olivier et Michel me faisaient la traduction, moi qui viens d’une aire culturelle très différente. Je fus ainsi émerveillé par la sagesse agni quand le porte-parole du fiancé s’entendit dire : « Tu te tenais debout pour parler parce que nous ne savions pas pourquoi vous êtes là ; maintenant que nous connaissons le motif de votre présence, tu peux t’asseoir pour parler ». Au début, en effet, monsieur Tanoh Kouamé alias Maître Danger prenait soin de se mettre debout chaque fois qu’il devait prendre la parole.

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Au nombre des objets offerts par le fiancé en guise de dot, il y avait des pagnes, de la boisson forte, un sac de sel, une machette, 60 000 francs CFA et six pièces de 5 francs. Une fois l’union acceptée par la famille de la fiancée et les désormais époux et épouse assis ensemble sur les sièges apprêtés à cet effet, un rituel inhabituel pour moi allait se dérouler pour, d’une certaine façon, définitivement sceller l’union entre N’da Kablan Jean-Jacques et Anoh Abré Béatrice.

Un homme se servit de la machette pour ouvrir le sac de sel et en retira une poignée. Des membres des deux familles sortirent ensuite de sous la bâche et formèrent un cercle à quelques mètres. Quelqu’un fit un petit trou dans le sol à l’aide de la machette, dans ce trou on versa le sel, sur ce sel on déposa les six pièces de 5 francs. Puis monsieur Anoh Yapo, premier notable d’Attobro, fit une libation en aspergeant le trou et son contenu de vin de palme. Il revint au nouveau marié de refermer le trou avec son pied gauche.

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Jean-Jacques me confiera plus tard que s’il venait à se séparer un jour de Béatrice, ce que personne ne souhaite, il ne recevrait en retour que les six pièces de 5 francs symboliques.

Avant les adieux, un repas fut servi, nous eûmes l’honneur de connaître les parents de la mariée et d’échanger les contacts avec certains d’entre eux. De retour à Kouaméziankro, nous aurons droit à un autre repas sous le Bananier du Désert, en chaleureuse compagnie de son propriétaire.

AU BANANIER

Nous n’avions pas encore terminé ce deuxième repas copieux lorsqu’arriva Kosenatu, suivie quelques minutes après de Coulibaly Modeste, son mari. Modeste et Natou sont des amis de longue date ; ils étaient partis tôt ce matin d’Abidjan pour prendre part à la cérémonie et, comme on dit, mieux vaut tard que jamais.

Ce samedi soir on nous attendait à Adoukoffikro, un village qui, par sa proximité géographique, ressemble à un quartier d’Abengourou. Après avoir accueilli les nouveaux venus, et après qu’ils se furent aussi restaurés, nous prîmes congé. Il n’était pas encore 18 h. Cinq bonnes volontés, dont le bon monsieur Dramane Kouassi, digne fils de Kouaméziankro à qui l’on doit le Bananier du Désert, nous conduisent à moto à Apprompronou d’où un véhicule nous ramène à Abengourou, non sans apprécier encore au passage l’éclat nocturne de Sankadiokro. Il était 19 h 30 quand nous arrivions à Adoukoffikro à bord d’un taxi pris en course.

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Nous y étions comme en famille, dans une concession du Dr. Koffi Kouassi Denos qui repose en paix depuis 2011 à Mlan-Yaokro, son village natal dans la sous-préfecture de Didiévi. Il avait fait de Yapi Michel, alors étudiant au Département d’Espagnol de l’Université d’Abidjan-Cocody, son fils adoptif. Nous fûmes très bien accueillis par N’Guessan Jean-Philippe, un neveu de l’illustre disparu : échanges cordiaux, repas généreux et repos mérité. Une chambre avait été préparée pour le couple Coulibaly et une autre pour les trois célibataires de circonstance. Comme hier à Kouaméziankro, la nuit fut courte et le sommeil profond.

Ce dimanche matin, nous avions prévu de visiter la Cour royale. Jean-Jacques ne pouvant faire le voyage avec nous la veille, rendez-vous fut pris à 8 h 30. Nous nous étions levés tôt pour nous offrir une balade dans le village en attendant le retour à Abengourou. Suivant la progression de Jean-Jacques qui était aussi parti tôt de Kouaméziankro, nous quittons Adoukoffikro avant 9 h. Comme convenu, Drissa le taximan qui nous avait déposés la veille en nous laissant son numéro de téléphone revint nous chercher. À 9 h 08 nous étions devant la Cour royale et, une vingtaine de minutes plus tard, Jean-Jacques arrivait à moto avec son frère Ladji. La visite pouvait commencer.

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À l’exception de Modeste, nous visitions tous pour la première fois le Musée de la Cour royale d’Abengourou. Ce fut 1 h 30 d’intense apprentissage sur les choses de la royauté agni en compagnie de monsieur Comoé Félix, conservateur du musée, par ailleurs neveu de sa Majesté Nanan Boa Kouassi III, actuel Roi de l’Indénié. Mais c’est plutôt, selon notre guide, Indénian, de l’agni « Min ti mi nian » (« Je suis assis je te regarde »). Fouler la grande place des cérémonies et voir les bâtiments abritant, entre autres, les bureaux du Roi, signes de modernité introduits par l’ancien ambassadeur intronisé le 27 février 1997, constituèrent les dernières étapes de la visite.

COMOE

Avant ce dénouement, l’ancienne maison royale construite en 1883 en terre battue et transformée en musée constitua le cœur de la visite. Nous visitâmes tour à tour la salle des instruments de communication avec à leur tête l’Attoungblan, la salle des archives, celle des insignes du pouvoir, le caveau royal, la salle des parures, celle des objets sacrés, le salon de réception et la chambre du roi. Dans la dernière salle consacrée à la reine mère, quelques curiosités attirèrent mon attention : une photo de la première femme du président Félix Houphouët-Boigny, celle avec qui il eut ses enfants, Kady Sow Racine, et une photo de la mère de celle-ci. Des couleurs dominantes de l’édifice historique, le rouge symbolise la puissance, le jaune la richesse et le noir le mystère.

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En dehors de la capitale Abengourou, le royaume Indénian comprend six cantons : Zaranou (25 villages), Aniassué (18 villages), Amélékia, Yakassé Féyassé, Bettié et Niablé (9 villages chacun). Les cantons Zaranou et Amélékia furent fondés par la famille royale. Abengourou, qui leur volera la vedette grâce au choix de l’administration coloniale, le fut par un originaire du village communal d’Adaou. Ayant découvert cette terre lors d’une partie de chasse et y ayant créé son campement, quiconque voulait le rejoindre s’entendait dire : « N’pen klô », ce qui signifie en Ashanti « Je n’aime pas les histoires », d’où, par déformation phonologique, Abengourou, « la cité de la paix »

Après cette parenthèse touristique, tous au domicile des nouveaux mariés au quartier Relais où, en l’absence de Béatrice encore à Attobro, Jean-Jacques se chargea en personne de nous concocter un déjeuner bien varié.  À 14 h il fallait prendre congé. Natou devant continuer à Agnibilékro où elle travaille, nous étions quatre à retourner à Abidjan. À la gare de Gamon, nous retrouvons le même car qui nous avait transportés le vendredi, et moi la même place que j’avais occupée, mais un autre chauffeur allait nous conduire. Partis à 14 h 42, nous étions à Abobo N’dotré à 17 h 51. Sur mon insistance, une pause « choucouya » fut prise avant qu’un wôrô-wôrô ne nous dépose à la mairie d’Abobo d’où chacun rentra tranquillement chez soi. Tout est bien qui finit bien!

Par DJANDUÉ Bi Drombé

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