CARNET DE VOYAGE: DE PASSAGE À AKROU, S/P JACQUEVILLE

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Ce vendredi 27 octobre 2017, dans le petit village d’Akrou en pays alladjan, le nombre de véhicules dépassait presque le nombre d’habitants. Parents et amis étaient venus nombreux accompagner à sa dernière demeure madame Yacé née N’Guessan Émilienne, « endormie dans la paix du Seigneur le mardi 3 octobre 2017 », à ses 85 ans. Née le 31 octobre 1932 à Akrou, elle est la quatrième fille d’Ahui Paul et d’Aikpa Thérèse. La jeune Émilienne participe tôt aux tâches ménagères et aux travaux champêtres, s’initiant à la préparation du sel, de l’attiéké, de l’huile de coco et de palme. Scolarisée par son oncle à 12 ans, elle obtient le CEPE, se forme à la couture pendant deux ans et devient l’épouse de M. Yacé Justin en 1951, à l’âge de 18 ans. De 44 ans de vie commune naîtront 11 enfants. Chrétienne engagée, pionnière de la Légion de Marie à Ste Thérèse de Marcory, maman Émilienne s’y consacre longtemps à la catéchèse, tout comme à la paroisse St Jacques des II Plateaux. En 1988, elle prend la présidence de l’Association des Femmes Ivoiriennes (AFI) du littoral de Jacqueville et s’attèle à organiser les femmes au sein de plusieurs activités dont la préparation et la commercialisation de l’attiéké.

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Quand on part à plus de 80 ans, après une vie si remplie, l’heure est plus à la fête qu’au deuil, malgré bien sûr la douleur légitime de la séparation. L’une de mes collègues, madame Adiko née Yacé Adeline Lucie, venait donc de perdre sa mère, d’où ma présence en ces lieux dans une délégation du Département d’Études Ibériques et Latino-Américaines de l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan. Y étaient aussi présents des enseignants-chercheurs du Département d’Espagnol de l’Université Alassane Ouattara de Bouaké où la collègue avait servi avant de revenir à Abidjan. Je foulais ainsi pour la première fois cette partie de la région des Grands Ponts, au sud de la Côte d’Ivoire.

Nous étions partis tôt ce matin pour être à la messe de requiem et à l’inhumation de l’illustre disparue. Il était exactement 7 h 30 min lorsque le petit car climatisé de 18 places mis à notre disposition par l’université quittait l’un des parkings de ladite. Rempli aux 2/3, un « petit » Koné « avait été réquisitionné » pour le conduire, comme si les autorités universitaires savaient qu’un Gouro, en l’occurrence votre serviteur,  ferait partie de la délégation. À 8 h 32 min précises nous étions au Carrefour Jacqueville, la bifurcation après Songon qui mène tout droit à la ville côtière sur un bitume en parfait état. De part et d’autre de la voie, des haies de cocotiers accompagnent les voyageurs jusqu’à destination, laissant apercevoir de temps en temps, sur le côté gauche, des tranches de lagune et d’océan. La ville étant située entre la mer et la Lagune ébrié, les cocotiers sont une composante essentielle du paysage jacquevillois.

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Le voyage fut si fluide que nous étions déjà à Jacqueville à 8 h 56 min. Entrés dans la ville jusqu’au premier grand carrefour, il y avait longtemps en réalité que nous avions dépassé le village d’Akrou, à 6 km de là en retournant vers Abidjan. Tout le monde était si convaincu qu’il fallait arriver à Jacqueville avant d’aller à Akrou que personne ne prêta attention au panneau indiquant le village. Comme ce fut un jour le cas pour la ville de Sikensi, les circonstances venaient de disposer que ma toute première présence à Jacqueville fût le fait d’une erreur de jugement. Je pus voir au passage, à travers les vitres, mais pas forcément dans cet ordre, l’Hôpital général, le Lycée professionnel, la Sous-préfecture et ses palmiers verts débordant de vie, l’École Primaire Publique Jacqueville-Yacé.

Avec Bingerville, Treichville, Gonzagueville et Agboville, Jacqueville fait partie des villes ivoiriennes dont le nom est composé de cette façon particulière. Mais quoiqu’ainsi attribuée à un certain Jacques par le toponyme, c’est aux Yacé, Philippe Grégoire Yacé en tête, que cette ville est généralement associée dans l’opinion. Philippe Yacé y est né le 23 janvier 1920. L’un des instigateurs de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, il est aussi sans doute l’un des compagnons du président Félix Houphouët-Boigny ayant le plus marqué les générations, de par son rôle historique et les hauts postes politiques occupés pendant des décennies : premier président de l’Assemblée nationale (1960-1980), secrétaire général du PDCI-RDA (1965-1980), député-maire de Jacqueville (1980-1990), président du Conseil économique et social de 1990 jusqu’à son décès le 29 novembre 1998 à Abidjan. Excusez du peu !

Ne sachant dans quelle direction aller pour rallier Akrou, nous demandâmes au conducteur de garer, le temps de nous renseigner. De l’autre côté de la voie principale, je pouvais voir le drapeau national flotter dans la cour de l’École Privée les Petits Anges. « Akrou est resté derrière vous », nous dira la première personne abordée, une femme d’un certain âge. Rebroussant chemin sans aller plus loin dans la ville, nous voilà à Akrou à 9 h et quart. On pouvait voir au nombre et à la qualité des véhicules stationnés, déjà à l’entrée du village, que la défunte était d’une famille illustre. Nous sommes dans la sous-préfecture de Jacqueville et nous parlons des Yacé. Ceux des nôtres qui nous avaient précédés la veille ou plus tôt ce matin en voitures personnelles étaient bien là : retrouvailles chaleureuses et, sans perdre de temps, en route pour la messe d’adieu.

La messe de requiem avait lieu dans une grande cour située entre la plage et une église qu’aucune inscription ne permettait de savoir que c’était l’église catholique Sainte Anne. Je le sus par un habitant du village dans une buvette où mon photographe de circonstance, l’étudiant Josué Djatchi et moi étions allés nous rafraîchir pendant notre escapade. L’église du village était trop exigüe pour accueillir la foule des parents et amis venus soutenir la famille éplorée. Un grand hangar et des bâches avaient été aménagés en plein air dans la cour familiale des Yacé pour la cérémonie religieuse. La messe, célébrée par Mgr Jean Salomon Lézoutié, Évêque de Yopougon et fils de Jacqueville, sera animée de voix de maître par une chorale spécialement venue d’Abidjan: la Chorale Saint Luc d’Adjamé. Pendant que les visiteurs du jour s’installaient, on faisait les dernières répétitions, la musique de la fanfare s’en mêlait parfois, tout comme le bruit des vagues qui nous communiquaient aussi de temps en temps l’haleine fraîche de l’Océan atlantique.

Logé au milieu des cocoteraies, Akrou est l’un des « 14 villages que compte le pays alladjan sur 60 kilomètres de front de mer ». Les Alladjan font partie du groupe des Akan lagunaires. Leur culture est un compromis entre éléments krou et akan. Par exemple, ayant subi l’influence de leurs voisins Dida et Godié, ils sont patrilinéaires. Une rue sépare l’église catholique et l’espace aménagé pour la messe de requiem, espace apparemment prévu pour les grands événements. Dans la direction d’Abidjan, cette rue mène jusqu’à l’école primaire du village ; vers Jacqueville, elle conduit au cimetière situé sous les cocotiers.

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En compagnie du « photographe », un petit tour nous a permis d’apprécier les ruelles sablonneuses et le charme d’un village du littoral ivoirien où la plage, comme il ne pouvait en être autrement, occupe une place de choix dans la vie sociale et économique. En témoignent les panneaux placés au carrefour principal pour orienter les visiteurs vers différents espaces aménagés en bordure de mer.

Mais quelle chaleur ! À Akrou, et c’est souvent le cas dans les localités situées au bord de la mer, on est pris entre deux feux : celui que le soleil fait pleuvoir sur les têtes et celui qui remonte du bitume ou du sable surchauffé. Dès lors, notre petite visite pouvait difficilement ne pas se terminer autour d’une bonne bière glacée ; à quelque chose la canicule est bonne : la bière n’en fut que plus savoureuse. Ayant ainsi fait la paix avec nous-mêmes, retour à la messe pour terminer en chair et en os ce que nous avions commencé en esprit pour les besoins du reportage. Il était 11 h 30 min lorsque Mgr Lézoutié renvoie les fidèles avec la formule consacrée : « Allez dans la paix du Christ ». Un long cortège de voitures et de marcheurs accompagne alors maman Émilienne à sa dernière demeure. Après l’inhumation, tout le monde converge vers le lieu de réception pour un méga-déjeuner sur un pan de plage.

Arrivé un peu tard pour avoir de la place en ces lieux, le gros de notre délégation sera délocalisé à la maison familiale. Tout ce que Dieu fait est bon, c’était plus calme et presqu’intime. Au menu, du foufou, de l’attiéké, recettes typiques de la région, et du riz. Le repas était d’autant plus succulent que nous étions servis par une charmante demoiselle. La tradition veut qu’on ne dise jamais au revoir après une cérémonie funéraire, c’est comme souhaiter que le malheur frappe encore la personne pour qu’on revienne la soutenir. Le repas terminé, nous embarquons donc sans transition pour le voyage retour. Il était exactement 14 h 13 min. Ce n’est qu’en revenant que je pus apprécier le nouveau pont qui a fait du célèbre bac de Jacqueville un vieux souvenir. À tout Seigneur tout honneur, long de 608 m sur la Lagune ébrié, le pont inauguré le samedi 21 mars 2015 a été baptisé « Pont Philippe Grégoire Yacé ».

Je l’avais traversé ce matin sans le voir. Si je ne dormais pas, je me demande bien ce que je faisais. Les quelques minutes que nous y passâmes me firent aimer Jacqueville : son relief plat, la proximité de la mer, le vert végétal ambiant, etc. Mon cœur ne pouvait esquiver le coup de foudre. J’y retournerai un jour pour toucher du doigt ces beautés. Et en bonne compagnie, car, comme l’a dit Raoul Follereau « Nul n’a le droit d’être heureux tout seul ». Inch’Allah !

Par DJANDUÉ Bi Drombé

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