« BWLTCHI » ; « DILȆ » : LA BOUCHE AU CŒUR DU DÉBAT

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Une fois n’est pas coutume. On a assez parlé avec la bouche ; et si on parlait un peu de la bouche aujourd’hui?

En expliquant l’expression « Elle est mangeable » propre au français ivoirien, Bohui Djédjé (2015 :31) écrit : « En agni (aire linguistique Akan) par exemple, pour traduire l’idée que des rapports sexuels sont envisageables avec une fille, on dit, « littéralement » qu’« on peut la manger ».

Nos langues nous font en effet manger beaucoup de choses, et c’est le cas du baoulé, de l’agni et du gouro qui, pour ce que je sais, semblent exceller en la matière. À titre d’illustration, nous voulons nous en tenir à trois principaux usages, lorsque le verbe « manger » dans ces langues est aussi utilisé pour exprimer, en plus de l’action de s’alimenter, celle de faire l’amour et celle de juger un litige.

manger 1

C’est ainsi que le Baoulé dira « di aliê » (« manger de la nourriture »), « di bla/di bian » (« manger une femme/un garçon ») qui signifie en réalité faire l’amour avec une fille ou un garçon ou « di ndê » (« manger une affaire »), pour dire régler un litige. En gouro, cela donne respectivement « fê bwltchi », « lé/gwlin bwltchi » et « wêiy bwltchi ».

Le dénominateur commun à ces trois actes alimentaire, sexuel et judiciaire, est qu’ils mettent la bouche à forte contribution.

L’un en portant la nourriture à la bouche pour qu’elle y entame son long processus de transformation et d’absorption par l’organisme; l’autre en courtisant avec des paroles douces et autres promesses, pour lécher par la suite avec la langue et les lèvres des parties sensibles du corps du partenaire sexuel; l’autre encore en parlant, c’est-à-dire, en utilisant les organes articulatoires et de phonation contenus dans la bouche et la gorge pour émettre des sons et, à travers eux, des mots, des idées, des arguments en vue de trouver des solutions à un problème ou de régler un litige.

La bouche est par conséquent impliquée dans ces trois actes essentiels et indispensables à la vie de l’homme en société. C’est la bouche qui est directement appliquée, c’est dans la bouche que quelque chose entre, ou c’est par la bouche que quelque chose sort quand on a des rapports sexuels, quand on mange ou quand on règle un litige.

BOUCHE 3

Lorsque nos propres langues traduisent le fait d’avoir des rapports sexuels par le verbe « manger » (« bwltchi », « dilȇ »), je me demande pourquoi les Africains en général, nous sommes si choqués quand nous voyons sur les écrans des personnes d’autres cultures se lécher les parties intimes, voire les « manger ». Bien que cela ne soit plus tout à fait vrai de nos jours et que les nouvelles générations n’hésitent pas à franchir le rubicond.

On pourrait peut-être l’expliquer par le fait que nous sommes plus habitués à nous écouter les uns les autres qu’à écouter nos langues, si bien que nous nous comprenons sans réellement les comprendre, elles.

Pourtant, si les Africains d’aujourd’hui savent aussi lécher les parties intimes de leurs partenaires, c’est visiblement moins parce qu’ils écoutent et comprennent mieux leurs langues maternelles que parce qu’ils l’ont vu faire par d’autres, chez qui de nombreux tabous, parmi ceux qui prospèrent encore chez nous,  sont tombés depuis longtemps.

C’est connu, le sexe est un tabou en Afrique, aussi bien dans sa matérialité que dans son utilisation. L’interdiction tacite de l’exposer partout s’accompagne aussi de celle d’en disposer n’importe comment et n’importe où. Par exemple, chez nous on ne fait pas ça en brousse.

Ainsi, d’une certaine façon, les parties intimes en elles-mêmes constitueraient le totem de l’Africain dans l’acte de « manger une fille ou un garçon ». On peut tout manger (les seins, les lèvres, celles de la bouche, la langue, les fesses, etc.) sauf le les parties intimes.

Fish bone

En langue gouro du centre-ouest ivoirien, le mot « sroin », qui désigne « le totem », signifie aussi, et en le prononçant exactement de la même façon (ton haut), « les arêtes », ceux des poissons notamment. Le totem de quelqu’un serait donc considéré comme « ses arêtes », mais plutôt que ceux qu’il porte en soi à l’image du poisson, ceux qui, venant du dehors, peuvent lui causer des blessures visibles ou, plus généralement, invisibles.

Dans la consommation métaphorique du sexe, les parties intimes de l’homme et de la femme constitueraient donc le « sroin », c’est-à-dire, l’arête qui peut causer d’énormes blessures dans la plupart des cultures africaines. On peut donc manger mais sous certaines conditions telles que l’âge, la parenté, le lieu et bien d’autres de nature plus ou moins subjective.

                                                 Par Dr Bi Drombé DJANDUÉ

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