« BOULE DE FEU » DE YAO NGUETTA : PRÉFACE

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La problématique de la survie des langues et des cultures africaines au sud du Sahara a toujours été au centre des débats et des réflexions d’intellectuels africains conscients de ce que la disparition de ces dernières signifierait, à coup sûr, la perte irrémédiable de l’identité africaine. Cette question, avec l’évolution actuelle du monde, marquée par une mondialisation culturellement uniformisante et asséchante, est ressentie désormais par les plus lucides d’entre nous comme étant d’une dramatique et urgente acuité. Mais, une chose est de poser les diagnostics justes et de conduire les analyses les plus pertinentes sur une question, une autre en est de poser des actes qui concourent à la résolution du problème ainsi révélé. Je dois reconnaître, hélas, qu’en la matière, les discours et les professions de foi parfois incantatoires en faveur des langues et cultures africaines ont souvent pris le pas sur les actes. C’est pourquoi je salue à sa juste valeur cette œuvre de Yaω Ngԑtǎ qui, non seulement tranche avec les discours ambiants et convenus sur la nécessité de la valorisation de notre patrimoine culturel, mais nous donne à voir les pistes par lesquelles cette valorisation peut être possible et durable. Elle constitue, en quelque sorte, une invite à passer des paroles aux actes qui sauvent.

Le Manifeste pour le développement durable de l’Agni est un texte trilingue : agni, espagnol et français. Cette option prise par l’auteur d’ex- primer sa pensée profonde, que dis-je, sa philosophie sur le devenir du peuple agni et, partant des peuples africains, à travers les trois langues de son univers culturel, porte un triple message. Le premier est que les langues européennes, imposées au départ par la force, font désormais partie de notre patrimoine culturel et social, et le fait de les partager avec de nombreux autres peuples dans le monde nous enrichit assuré- ment. Mais, cela signifie-t-il pour autant que nous devons oublier qui nous sommes ? Lancinante question existentielle !

Non ! Yaω Ngԑtǎ répond : parce que nous sommes Agni et que nous parlons agni, ce statut prime sur tout autre ! C’est le deuxième message du texte, résumé en cette mission « …revaloriser notre langue et notre culture, leur garantir les moyens de leur développement durable, en nous inspirant des enseignements des autres ». Ce faisant, Yaω Ngԑtǎ refuse, comme une fatalité, l’accomplissement de cette prophétie en forme de sentence, qui proclame : « Perdre sa langue, pour un peuple, est une terrible aliénation » ; car la langue est, pour un peuple, la vie même de ce peuple, avec son passé, ses sensibilités, ses pratiques particulières, sa mémoire collective, en un mot, sa culture. On ajoute, et avec raison, qu’elle affecte la cognition du peuple en question de façon déterminante. Cela explique pourquoi les peuples africains doivent retrouver ce que Karl Marx, Lénine et Engels (dans la « Phénoménologie de l’Esprit ») ont appelé « la conscience de Soi en Soi pour Soi ». Et parmi les instruments de libération de l’esprit, se trouve en bonne place la langue du terroir.

Enfin, le troisième message, que je qualifierais de « technique », répond à ce préjugé éculé selon lequel, les langues africaines seraient incapables d’abstraction pour véhiculer les plus hautes et nobles idées de l’esprit humain. L’exercice proposé ici par Yaω Ngԑtǎ, parle plus que mille démonstrations et arguments. Rendre le même texte dans trois langues, dont la première (l’agni) est aux antipodes historiquement, géographiquement et culturellement des deux autres (le français et l’espagnol), est la preuve qu’aucune langue n’est condamnée à n’exprimer que les besoins communicatifs domestiques du peuple qui la parle.

Cette traduction interlinguistique et interculturelle devrait convaincre les sceptiques sur les potentialités jusque-là inexplorées de nos langues et leur apprendre que toute langue se développe et s’enrichit, lorsqu’on la confronte à la traduction de nouveaux concepts et à l’expression de nouveaux besoins communicatifs. Tel est le projet de Yao Nguetta, et souhaitons qu’il devienne celui de tous les Agni et, au- delà, celui de tous les Ivoiriens, afin que notre marche vers la modernité ne fasse de nous des handicapés culturels.

Professeur KOUADIO N’Guessan Jérémie

Professeur Titulaire en Sciences du Langage

Membre de l’Académie des Sciences, des Arts des Cultures d’Afrique   et des Diasporas Africaines (ASCAD)

 

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