BORIBANA: LA COURSE EST VRAIMENT TERMINÉE…

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Cette fois-ci la course de mon quartier, de ma famille et de mes amis est vraiment terminée. Boribana tire une partie de sa révérence aujourd’hui, 30 novembre. C’est le cœur resserré que j’écris ces lignes. Un jour triste pour moi, loin des miens. Je n’ai pas les envolés lyriques de Dan Singault pour le dire, ou la plume de Diarrassouba Kankélétigui Sientien Ousmé, Irié Bolibi ou Ouattara Sanogo Abroulaye pour transmettre mes émotions. Mais, je le dis comme je le sens. Boribana fait partie de moi, Boribana c’est moi, JE SUIS BORIBANA.

BORIBANA ET MOI

Les contingences de la vie emmènent ma famille là dans les années 1990. Mes parents quittent le quartier plus tard. Mon frère et ma sœur s’y établissent et fondent leurs familles. Etudiant et galéré j’y suis aussi. Je tombe en amour avec ce quartier et la population. Je me sens utile.

Je suis le président des jeunes de 2001 à 2005. Fonctionnaires à Daloa pendant 10 ans, ma femme et moi gardons toujours une maison à Boribana, dans laquelle nous passons une partie de nos vacances. Mes deux premiers enfants naissent dans une villa, mais je tiens à ce qu’ils passent une partie de leurs vacances à Boribana.

Je me retrouve au Canada. En vacances au pays, bien qu’ayant ma maison dans un autre quartier d’Abidjan, je ne manque pas d’occasion d’être à Boribana. Je fête la tabaski à la mosquée du quartier, l’imam ISSA Guindo dit dans son sermon que ça sera peut-être notre dernier tabaski sur ce site.  Mes enfants, venus du Canada, y passent quelques jours. Ils sont heureux de la chaleur humaine.

BORIBANA: L’ÉCOLE DE LA VIE

À Boribana je découvre la misère, la solidarité, la résilience, la spiritualité, l’honnêteté et aussi la roublardise. Je côtoie d’honnêtes gens qui se battent chaque jour pour s’en sortir.
Je côtoie aussi des caïds qui battent ou abattent des gens pour « s’en sortir ». Je vois des réussites exceptionnelles: ingénieurs, médecins, techniciens ; hauts cadres dont un directeur de la RTI ; sportifs de haut niveau (dont une bonne poignée dans l’équipe nationale de football) ; hommes d’affaires ; enseignants dont mon épouse et ma modeste personne.

Je vois aussi des descentes aux enfers. Nos grands frères qui peuplaient la MACA ; UNE PENSÉE pour Hass le mont, Gbizié… Des amis et frères tombés dans la drogue et la violence et dont la plupart nous ont quittés. UNE PENSÉE pour Djakouma, Frèjino, Téhi, Blassori, Brama Wourou… Nos petits frères entrainés dans les phénomènes de microbes et de fumoir. UNE PENSÉE pour Zaman, Ashley, Boua, Chinois… Pour beaucoup, ce ne sont pas des modèles. Pour moi ce sont juste des victimes de notre échec collectif.

NOS MARTYRS

Des moments douloureux nous ont forgés. Nos accidentés du Boulevard de la paix et nos victimes des différentes crises politiques de 1998 à 2011. Nous avons enterré plus de quarante de nos frères et sœurs suites aux différentes crises, dont près de 30 en 2010-2011. Paix aux âmes de grand Adamo, Wall, Daou le Gros, Tiyè…

LE DÉGUERPISSEMENT

J’ai été heureux de mener cette dernière bataille auprès de mes frères et sœurs. J’ai eu la chance de participer aux premières rencontres et démarches de 2014 à 2016 afin d’assurer une indemnisation à mes parents. Ensuite, loin des miens, j’ai pu conseiller et orienter comme je pouvais.

MERCI à tous ceux qui ont œuvré pour que plus de 90% de personnes soient dédommagées en ce jour. Nous prions pour que les autres le soient aussi. Même si nous avons jugé les montants dérisoires, avouons que nous nous sommes sentis humains. Merci aux autorités pour cette considération. Nous quittons ce site avec un peu de dignité.

Aujourd’hui 30 novembre 2019, personne parmi nous n’a été réveillé brusquement par les Caterpillar. Notre prière a été entendue. Nous nous sommes préparés. Souvent mal préparés. Mais nous avons pu éviter la scène honteuse des balluchons sur la tête de nos mères. Le développement a un prix et nous les enfants de Boribana payons le nôtre aujourd’hui.

Par SANOGO Aboubacar, Enseignant à Toronto

NOTA BENE: BORIBANA est un quartier précaire situé dans la commune d’Attécoubé (Abidjan), et dont le nom signifie effectivement « La course est terminée » en langue dioula ou malinké. Le quartier vient d’être démoli notamment pour le passage du 4ème pont.

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